Claire Nouvian sort les abysses de l’ombre

Propos recueillis par Laëtitia Scuiller

Révéler au XXIème siècle les merveilles d’un continent inexploré…  Utopie ?

Alors que l’homme poursuit assidûment sa conquête spatiale et pense avoir foulé chaque recoin de la terre, une jeune journaliste explore les profondeurs abyssales. Coup de foudre et stupéfaction ! D’un désert liquide plongé dans les ténèbres de l’océan, Claire Nouvian découvre un univers féerique peuplé de créatures d’une beauté et d’une étrangeté époustouflantes.

Pendant 4 ans, la jeune femme a récolté auprès des plus grands chercheurs internationaux la quintessence des photos et des informations sur ces intraterrestres aquatiques qui, pour survivre dans ce milieu aux conditions extrêmes, ont développé des comportements surprenants. « Abysses » est le fruit d’une recherche inédite et passionnée à travers le monde et ses entrailles bleues. Les images exceptionnelles de l’ouvrage bouleversent notre imagination et nous plonge jusqu’à plus de 6000 mètres de profondeur dans un univers de fiction pourtant bien réel puisque nous sommes au coeur du plus grand écosystème de la planète.

Le livre Abysses de Claire Nouvian édité chez Fayard

Coup de foudre et coup de génie. Quand Claire Nouvian découvre en 2001 les images d’un film sur les abysses projeté à l’aquarium de Monterey, sa vie bascule.

Les spectateurs rentrent tranquillement chez eux avec de belles images plein les yeux, mais pour la jeune femme il en va différemment. Tour à tour des images de poulpes dumbos, de pokemons sous-marins, de groseilles de mer, de vampires des abysses et de dragons boas dansent dans sa tête… Ces créatures aux formes et aux couleurs extravagantes envahissent toutes ses pensées. À 27 ans, la vie de Claire Nouvian prend soudain une autre dimension et bientôt une mission s’impose à elle : « faire connaître au monde entier ces bêtes incroyables recluses dans les ténèbres de l’océan ». Un projet d’envergure tant les documents existant sur le sujet sont rares … Un challenge comme les aime Claire Nouvian, qui se définit elle-même comme une « workaholic ». Globe trotteuse impénitente, polyglotte et curieuse des secrets de la nature, Claire Nouvian ne peut s’investir dans un projet sans passion. De journaliste de mode, elle parvient à collaborer avec Terre Sauvage puis devient chargée de production pour le petit écran avant de produire et de réaliser des séries animalières telles que « Les chroniques de la jungle perdue » ou « les nuits sauvages ». Attirée comme un aimant par les fonds marins, elle se spécialise dans ce domaine et participe à l’écriture de Microcéan d’Alain Bougrain-Dubourg et d’Océanautes, un documentaire sur la conquête des profondeurs. En 2004, elle réalise enfin son propre documentaire scientifique, «Expédition dans les Abysses» sur le recyclage des carcasses de baleines dans les grands fonds. Avec l’ouvrage « Abysses », Claire Nouvian nous dévoile aujourd'hui les mystères d’un univers insoupçonnable, et nous apporte une compréhension nouvelle du fonctionnement de notre planète…

photo © John Foley / Opale

Interview d’une jeune argonaute des abysses aussi déterminée que passionnée.

Vous avez contacté près de 350 chercheurs dans le monde entier, comment les avez-vous convaincus de collaborer avec vous ?

Depuis la réalisation du documentaire «Expédition dans les Abysses », je bénéficie d’appuis scientifiques importants. J’ai travaillé avec l’Ifremer qui a co-produit le film et avec des instituts de recherche scientifique américains qui m’ont donné accès à des archives que ni la BBC ni le National Geographic n’ont eu l’occasion de voir... Il m’a pourtant fallu m’armer de patience et renouveler mes demandes par e-mail jusqu’à ce que quelques chercheurs me prennent enfin au sérieux. Une fois les premières réponses favorables obtenues, la suite s’est déroulée comme dans un jeu de domino. Les scientifiques ont joué le jeu en m’orientant vers certains de leurs collègues, contribuant ainsi à élargir mon réseau. C’est grâce à la confiance qu’ils m’ont accordée que mon projet a pu se concrétiser. "Abysses" est le résultat de toutes les plongées effectuées aux quatre coins du monde par ces spécialistes depuis 20 ans ! Sans eux, ce livre n’existerait pas mais aujourd’hui ce travail minutieux et précis leur sert de référence. Je suis devenue leur trait d’union iconographique en quelque sorte. Lors du dernier symposium de biologie marine à Southampton en juillet dernier, j'ai pu rencontrer ces collaborateurs des abysses et ma plus belle récompense a été de lire la surprise dans leurs yeux. Le livre les a impressionné car aucun d’entre eux n’aura l’occasion de pouvoir admirer toutes ces créatures en une seule vie…

Vous avez collecté près de 6000 photos au total et seulement 220 figurent dans l’ouvrage. Comment avez-vous procédé pour sélectionner ces photos ?

J’ai mis 4 ans pour collecter près de 6000 images exceptionnelles qui ont nécessité des moyens incroyables, tels que des robots, submersibles et navires de recherche océanographique. Chaque matin, quand j’allumais mon ordinateur, je découvrais des photos extraordinaires sur mon écran, c’était vraiment excitant ! Mais cette chasse à l’image n’a pas été aussi difficile que la sélection car la plupart des photos sont aussi inédites qu’extraordinaires et méritaient  toutes de figurer dans l’ouvrage... J’ai fait un premier tri de 2000 photos puis de 220 en gardant en tête le but ultime de l’ouvrage : donner une image globale des grands ensembles et des phénomènes qui régissent la vie au sein des abysses. Il a parfois fallu sacrifier des images superbes par manque de place ou par contraintes techniques. De nombreuses photos numériques n’avaient pas la définition suffisante pour le format du livre et pour réaliser des images en 3 D. La directrice artistique, Anne Bourgeois  a plongé à pied joint dans les abysses et m’a beaucoup aidé au niveau de la typographie.  Elle a su créer un environnement graphique à la hauteur de la beauté des créatures du livre.

photo © 2002 MBARI

Parmi toutes les créatures que vous avez découvertes, laquelle vous interpelle le plus ?

C’est ma rencontre avec le poulpe à ventouses lumineuses ou steurotheuthis syrtensis qui m’a le plus marquée. Cette pieuvre gélatineuse est vraiment attachante avec ses deux nageoires en forme de petites oreilles comiques qui lui ont d’ailleurs valu le nom de poulpe Dumbo. Quand elle se déplace, elle gonfle et aplatit tour à tour sa robe rouge foncé en forme de tutu qui lui couvre parfois la tête... C’est unique ! Son comportement est particulièrement intéressant pour expliquer comment des animaux vivant à l’origine près de la surface ont réussi à s’adapter dans les grandes profondeurs. Normalement, les ventouses des poulpes ont une fonction adhésive mais celles du steurotheuthis syrthensis se sont transformées en petites lanternes qui émettent de la lumière et lui permettent d' attirer facilement les copépodes. Ces crustacés planctoniques se collent sur les ventouses du poulpe comme les insectes sur les phares d'une voiture.

La limace à museau noir avec une tête de chiot est aussi très attachante. Pour se défendre contre ses prédateurs, elle s’enroule  en cercle sur elle–même  afin de se faire passer pour une  méduse urticante et non comestible…

Dans « Abysses », les lecteurs découvrent un univers féerique peuplé d’espèces saisissantes par leur beauté et leur étrangeté … Comment peut-on expliquer le développement de ces formes, de ces couleurs et de ces comportements aussi surprenants ?

Les poissons des abysses ont parfois l’allure de créatures préhistoriques qui auraient survécu sans évoluer depuis des millions d’années. Pourtant, la plupart des espèces abyssales viennent de la surface et se sont adaptées progressivement à l’hostilité de l’environnement des abysses. Leurs grandes dents et leurs grands yeux, leurs leurres luminescents, leurs formes futuristes sont autant de stratégies pour se nourrir, se reproduire et éviter les prédateurs malgré les conditions extrêmes, à savoir la température glaciale, la pénombre, la faible teneur en oxygène et la pression écrasante.

La bioluminescence est une fonction commune à la plupart des créatures des grandes profondeurs. Elle se manifeste différemment selon les espèces, mais provoque à chaque fois une ambiance à la fois féerique et futuriste. C’est une réaction chimique qui produit une lumière dite « froide » peu consommatrice d’énergie. Les animaux s’en servent pour se défendre, comme contre-illumination ou comme phare pour voir au loin…

Les animaux gélatineux, comme les méduses, sont transparents près de la surface afin de se rendre invisibles à leurs prédateurs. Mais au-delà de 500 mètres de profondeur, les couleurs de ces créatures se déclinent dans des tons rouges foncés ou noirs qui leur permettent de cacher l’éclat bioluminescent des proies ingurgitées.

photo © 2002 MBARI

Vous avez eu l’incroyable opportunité de plonger à deux reprises à bord du submersible Johnson Sea Link-1 à 1000 mètres de profondeur, quel souvenir gardez-vous de cette expérience ?

C’est de très loin le moment le plus bouleversant et le plus fou de ma vie...

La première fois, c’était en octobre 2005 dans un canyon situé le long de la côte est des États-Unis. J’étais correspondante de la mission océanographique de l’institut Harbor Branch dans le golfe du Maine, et j’ai eu le privilège insensé d’admirer de mes propres yeux le monde abyssal. J’avais déjà passé des heures devant les images diffusées par les ROV (Remotely  Operated Vehicles), ces robots câblés et téléopérés qui permettent aux équipes de visionner 24h/24 les images des fonds marins. Mais rien ne remplace la sensation d’immersion... À l’intérieur du submersible, c’est étroit, il fait noir et il fait froid, la température est à 4 °C ! Quand soudain un spectacle extraordinaire vous saisit ! Au passage du sous-marin, les animaux déclenchent leurs fonctions biolumiscentes créant ainsi une vision féerique... C’est une émotion primitive qui nous renvoie aux origines aquatiques de notre espèce et nous transporte dans une autre dimension. Des mois après, je n’ai pu parler de cette expérience sans pleurer… 

Qu’est-ce que cette aventure a changé dans votre vie ?

Quand je travaillais pour les séries documentaires, j’avais le sentiment d’être exactement dans ce que je rêvais de faire depuis que je regardais les films de National Geographic à la télé. Après quelques années, je suis tombée malade et ai été contrainte d’arrêter les voyages et les tournages à cent à l’heure. Puis, ma vie a complètement changée avec cette découverte magique des abysses. J’ai eu l’occasion de travailler avec des gens brillants, passionnés et loin de la vie matérielle. Aujourd'hui, Je gagne dix fois moins et ma vie privée a été un peu sacrifiée, mais mon travail a pris plus de sens. Je ne veux plus perdre de temps avec des actions inutiles depuis que j’ai réalisé que cet immense espace, qui occupe 99% de la planète en terme de volume, est aussi méconnu et aussi peu protégé. Avec « Abysses », j’ai le sentiment d’avoir posé la première pierre de l’édifice…

Après ces années de recherches quelle est votre vision des Abysses  aujourd’hui ?

Depuis 4 ans que je m’intéresse aux abysses, mon émotion est demeurée intacte mais ma compréhension de ce vaste milieu complexe s’est bien sûr enrichie. Au-delà de la biologie et des comportements surprenants des créatures observées, j’ai été amenée à découvrir les phénomènes chimiques, physiques et géologiques. Après des heures d’observation, de recherches et de lectures, j’ai pu me construire  une image globale de l’ensemble des fonds océaniques. C’est ce que j’ai voulu partager avec ce livre qui a pour ambition de changer la vision morne et stérile des abysses pour faire découvrir la réalité. Le grand public ne peut rester dans l’ignorance de ce qui se passe sur sa propre planète !

photo © 2002 MBARI

Quel est justement le message que vous souhaitez transmettre à vos lecteurs ?

Je souhaite que mon travail contribue à long terme à faire promulguer des lois pour protéger les grands fonds. Il faut savoir que les hautes mers sont les zones les moins protégées de la terre et que selon le droit des Nations Unies, la pêche, la pose de câbles et la recherche scientifique y sont autorisées à toutes les nations en toute liberté. Ce vide juridique ouvre la porte à tous les abus. Avec ce livre, j’ai voulu créer de l’émotion pour sensibiliser les lecteurs à la beauté des abysses et leur faire prendre conscience de l’urgence de protéger ce patrimoine exceptionnel. Les abysses sont riches de mille ressources pour l’homme tant au niveau alimentaire, énergétique, industriel et médical. Pourtant, l’exploitation des grands fonds et notamment le chalutage profond détruit chaque jour un peu plus ces écosystèmes. En 20 ans, la moitié des récifs coralliens de la Norvège a disparu et de nombreuses espèces sont menacées par la surpêche. L’empereur en fait partie par exemple. Ce poisson qui vit environ 150 ans et qui a une maturité sexuelle tardive est amené à disparaître... Et tant d'autres espèces sont détruites avant même qu'elles n'aient été répertoriées et étudiées par les scientifiques ! L’homme a observé moins de 1 % des profondeurs du globe et on estime entre 10 et 30 millions le nombre d’espèces qu’il nous reste à découvrir !

Pouvez-vous nous dire quels sont vos projets futurs ?

Étant donné le contexte, je ne peux que continuer dans cette voie abyssale… Comprendre et faire connaître les abysses pour mieux les protéger. Une grande exposition est en montage pour présenter notamment toutes les photos qui n’ont pas pu figurer pas dans le livre et je prépare également un documentaire sur … les abysses !!

photo © 2002 MBARI

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