Étudier les dauphins

Texte et photos © Patrick Louisy

La plupart du temps, les cétologues étudient les Cétacés en surface, n’observant finalement que fort peu de choses de leur vie sous-marine. Ils n’accèdent aisément qu’à la partie émergée de l’iceberg. Quant aux rencontres en plongée, elles sont souvent fugaces et ne permettent pas de se faire une idée très précise du mode de vie réel des animaux.


Lorsque notre seul point de vue sur les dauphins est celui-ci, que eut-on apprendre de leur vie ? © Patrick Louisy

Il y a fort peu d’endroits dans le monde où il soit possible d’observer sous l’eau – et de façon suivie – le comportement de dauphins en liberté. Shaab Samadai et Shaab Sataya sont de ceux là. Ils offrent donc une opportunité exceptionnelle de les étudier. Pourtant personne ne s’en était vraiment préoccupé jusqu’en 2003, lors du premier voyage Bio Sous-Marine consacré au suivi scientifique des dauphins de Shaab Samadai (Dolphin House).

Une première

Marsa Shagra, avril 2003. Nous discutons avec Hossam Helmy, responsable du Red Sea Diving Safari et l’un des premiers à avoir plongé dans le sud de l’Egypte, de la très forte fréquentation de Shaab Samadai, en croissance constante, redoutant qu’elle ne pose tôt ou tard un problème grave. Je lui propose alors de concevoir un protocole d’étude capable de répondre à quelques questions utiles pour une gestion durable du site. Comment les dauphins occupent-ils le lagon ? Quelles sont leurs différentes activités au cours de la journée ? Quelle incidence les nageurs ont-ils sur leur comportement ? C’est décidé, le prochain voyage Bio Sous-Marine se consacrera à l’étude des dauphins de Samadai.

Marsa Nakari,12 octobre 2003. Nous sommes 19 plongeurs à débarquer, épuisés, après un voyage nocturne quelque peu éprouvant (poésie des charters). Le lendemain, j’apprends que, le jour même, les autorités viennent d’interdire toute présence humaine dans le lagon de Shaab Samadai ! Avant que la stupeur ne me terrasse totalement, on m’explique que notre groupe “ de scientifiques ” – et lui seul – bénéficie d’une dérogation. Ouf… Je découvre par la même occasion que tout le monde ici attend notre étude avec impatience, au point que les Coast Guards vont déléguer des représentants pour suivre notre travail.

Notre mission reste modeste (car ponctuelle) mais exaltante : il s’agit d’apporter la première pierre à la connaissance scientifique des dauphins dans le lagon de Samadai, rien de moins...

 
Rêve de toute une équipe : le face à face avec les dauphins. © Maïté Louisy

Les objectifs

Des objectifs envisagés à l’origine, deux ont pu être abordés :

• La description des déplacements des dauphins et de leur occupation journalière du lagon.

• L’observation de la structure du ou des groupes de dauphins et de leur activité au cours de la journée.

Compte tenu de l’interdiction édictée par le gouverneur, l’étude de l’incidence des touristes sur les dauphins n’avait en revanche plus lieu d’être.

Pour nous, il ne s’agissait nullement de réaliser des découvertes révolutionnaires, mais simplement d’obtenir une description précise, objective et quantifiable des activités journalières des dauphins dans le lagon. Et si cela ne faisait que confirmer ce que les habitués des lieux savaient déjà plus ou moins de façon empirique, eh bien tant mieux ! La valeur de nos observations n’en serait que plus forte, et leur utilisation pour définir une politique de gestion du site n’en serait que plus valide.


En surface, le travail consiste essentiellement à repérer la position des groupes de dauphins et à quantifier leur activité « aérienne ». © Patrick Louisy

La méthode

Pendant les deux jours de relevé de données, deux équipes d’observation ont opéré en permanence, et simultanément :

• Les observateurs de surface (postés sur un zodiac mouillé au milieu du lagon) notaient toutes les 5 minutes sur une carte la position du ou des groupes de dauphins et leur vitesse de déplacement, et dénombraient (pendant 1 mn) leurs activités “ aériennes ”, respirations, nez dehors, éclaboussures ou sauts.

• Toutes les 5 minutes également, les observateurs sous-marins (en plongée libre) dénombraient le groupe qu’ils avaient sous les yeux, évaluaient des paramètres décrivant sa structure (vitesse, dispersion, polarisation, étagement en profondeur, sous-groupes), ainsi que l’intérêt que les dauphins portaient aux observateurs.

En dehors des dénombrements, les différents paramètres étaient évalués par classes hiérarchiques. Par exemple, une vitesse lente était codée “ – ”, une vitesse moyenne “ + ”, une vitesse élevée “ ++ ”.

L’étude s’est déroulée sur trois journées. La première avait pour but de familiariser les plongeurs avec les dauphins, le site, et les méthodes d’évaluation. Ainsi, les participants se sont entraînés à dénombrer les dauphins, à évaluer les paramètres décrivant la structure du groupe, les vitesses de déplacement, etc… Cette journée a également permis d’affiner la cartographie de la zone, et de préparer le matériel nécessaire pour le lendemain. Les deuxième et troisième jours ont été consacrés au suivi permanent des dauphins, de leur arrivée au petit jour jusqu’à leur départ dans l’après-midi. Les participants se relayaient par équipes de deux pour des périodes d’une heure et demie, chaque binôme effectuant une période d’observation surface et une période d’observation subaquatique.


Sous l’eau, il faut compter les dauphins et décrire la structure du groupe : vitesse, dispersion, coordination…). © Patrick Louisy

Combien sont-ils ?

Le premier jour, 50 à 52 dauphins ont été comptés ; ils se sont séparés en plusieurs groupes vers la fin de la matinée. Il y avait parmi eux 5 à 6 bébés de petite taille (pas plus de 1 m), accompagnant chacun un adulte. Le 2e jour, le maximum observé a été de 55 vers 8 h, mais les dénombrements ultérieurs étaient de l’ordre d’une trentaine (dont 2 bébés) : une quinzaine de dauphins est probablement repartie vers le large. Le 3e jour enfin, on n’a pas vu plus de 40 dauphins (début de matinée), et le groupe s’est ensuite stabilisé à 30-33 individus, mais sans aucun bébé.

Où vont-ils ?

Les cartes ci-dessous donnent une idée de l’étendue des déplacements et des zones occupées à différents moments de la journée. On voit bien que les dauphins passent une grande partie de la matinée (plage 8h35 – 11h30) dans une zone assez restreinte du lagon (que l’on pourrait appeler “ zone de repos ”), tandis que l’amplitude de leurs déplacements augmente au cours de l’après-midi, jusqu’à ce qu’ils quittent le lagon. Ce schéma général est assez comparable sur les deux jours d’observation. En tout début de matinée en revanche, les dauphins se révèlent très mobiles le premier jour, mais franchement sédentaires le second.


Cartes des points d’observation des dauphins sur des plages horaires successives. Les données du 1er jour sont en rouge, celles du 2e jour en vert. La taille des points est proportionnelle au nombre d’observation en chaque point. En jaune pâle : zones de platier récifal et pâtés coralliens affleurants. © P. Louisy / Peau-Bleue

Que font-ils ?

Les périodes de repos semblent surtout importantes le matin (c’est très net le 1er jour), mais peuvent également intervenir en cours d’après-midi (comme on l’a bien vu le 2e jour). Elles se caractérisent par une vitesse de déplacement lente, une structure de groupe compacte (dauphins très proches les uns des autres) et très polarisée (mouvements très coordonnés), et un étagement en profondeur réduit (souvent 1 à 2 m seulement). A ces moments, les dauphins restent préférentiellement dans la “ zone de repos ” signalée plus haut.

Outre la montée d’activité qui précède dans l’après-midi le départ vers le large, les dauphins se sont également montrés actifs en fin de matinée (au moins 2 jours sur les 3 passés sur place). Leur nage est alors souvent plus vive, et la structure de groupe apparaît plus “ éclatée ” (relative dispersion, polarisation faible, étagement en profondeur important). Dans le même temps, on observe des manifestations aériennes, éclaboussures et sauts. Se déplaçant plus, les animaux occupent un espace plus important du lagon. Chose intéressante, les dauphins actifs semblent clairement intéressés par la présence humaine, allant parfois jusqu’à jouer avec les observateurs (alors qu’ils se montrent indifférents en phase de repos).


En période active, les dauphins à long bec semblent bien accepter la compagnie humaine, voire la rechercher (ici la cinéaste sous-marine Angélique Berkane). © Patrick Louisy

Des conclusions utiles à la protection

Ainsi, de façon générale, l’ensemble de nos observations concorde bien avec les conclusions des chercheurs d’Hawaï sur le mode de vie de l’espèce. Les dauphins à long bec de Samadaï arrivent tôt le matin, semble-t-il plutôt en petits groupes, et entrent plus ou moins rapidement en phase de repos : déplacements lents en groupe compact et très coordonné. Ils passent également par plusieurs périodes de repos et d’éveil au cours de la journée, puis le niveau d’activité et les déplacements augmentent dans l’après-midi pendant les 1 ou 2 heures qui précèdent leur départ.

Au delà de cette confirmation, on peut retenir deux conclusions intéressantes :

• La phase de repos est restreinte à une zone bien précise du lagon, mais l’espace occupé est plus vaste en période d’activité.

• Les dauphins sont attirés par les nageurs quand ils sont actifs, indifférents quand ils sont en repos.

Le bon équilibre entre la possibilité de rencontrer les dauphins d’une part, et la nécessité de préserver leur tranquillité d’autre part, consisterait à interdire un espace correspondant à leur “ zone de repos ”, tout en autorisant l’accès à la frange externe du secteur qu’ils fréquentent en phase active.


Pour la poésie de l’image, un exemple de représentation des mouvements des dauphins dans le lagon de Shaab Sataya enregistrés le 22 août 2007. © P. Louisy / Peau-Bleue

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