Claire Nouvian,
L'Ange gardien des Abysses

Photos © Laëtitia Scuiller
Propos recueillis par Laëtitia Scuiller

Depuis sa première descente aux abysses, elle est accro. Après avoir enchaîné deux documentaires, un livre et une expo en moins de six ans, Claire Nouvian s’est imposée comme « la » spécialiste des grands fonds marins. Alarmée par les dangers de leur surexploitation, elle a fait de leur protection le combat de sa vie. Avec l’exposition Abysses, la jeune commissaire générale a remporté son pari : réunir la plus grande diversité de créatures profondes et créer un lien affectif entre le public et ces étranges créatures trop longtemps restées dans l’ombre.
Si vous êtes en quête de dépaysement, d'inédit et d'univers inexplorés, précipitez-vous au Muséum d’Histoire Naturelle pour découvrir la féerie de cette exposition qui ouvre ses portes jusqu’au 8 mai. Émotion et surprise garanties.


© Eric Vernazobres

Plongée On Line : Après le succès de votre ouvrage publié l’année dernière, quelle est l’ambition de cette exposition sur les abysses ? 

Claire Nouvian : Le livre répondait à ma propre curiosité, à savoir comment fonctionnent les océans profonds ? On oublie trop souvent qu’ils représentent 97 % de la planète, c’est tellement énorme !! Comment sont-ils découpés ? Quelles sont leurs frontières ? Et surtout, quels sont les écosystèmes qui forment ce mot général « abysses » ?  Dès le départ, j’ai été frappée de constater que les abysses venaient à peine d’être découverts qu’ils étaient déjà menacés. L’exposition répond donc à mon envie de créer un lien entre le public et ce domaine qui sera toujours horizontalement et verticalement éloigné de nous. Contrairement aux récifs coralliens, le grand public n’aura jamais accès aux abysses et ne pourra jamais apprécier directement sa beauté ni sa fragilité. Ma préoccupation principale était donc de parler de protection. Mais avant d’aborder cet angle, il fallait privilégier l’approche esthétique, car la plupart des gens pensent que les abysses sont vides de vie. Dans un premier temps, j’ai voulu montrer que ceux-ci renfermaient des choses différentes, belles, émouvantes et par ailleurs utiles pour l’homme. Le livre est un moyen idéal de diffusion pérenne, une sorte d’encyclopédie où on peut se référer, tandis que l’exposition permet de toucher beaucoup plus de monde et de montrer des spécimens authentiques. Mon but est bien de connecter le grand public au plus proche des abysses et de créer de l’émotion par les images des films et surtout par la présence des espèces. 


" Le but de l'exposition est de créer un lien affectif entre un public privé de connaissance et un environnement complètement laissé pour compte des discussions environnementales. "

POL : Dans quelle mesure votre exposition est-elle considérée comme une première mondiale ?

C.N. : Le thème des abysses est devenu à la mode et les expos sont de plus en plus nombreuses. La plupart d’entre elles ont une approche pédagogique et scientifique avec un contenu très intéressant, mais que je trouve assez classique. Si on aborde les abysses uniquement du point de vue scientifique, on restreint la connaissance de cet immense domaine à un public spécialisé. Or, mon but est de rendre plus accessible la découverte de cet univers méconnu, qui a besoin du plus large soutien possible. Le traitement, choisi en accord avec le Muséum d’Histoire Naturelle et les scénographes, est très différent puisqu'il est orienté vers une approche esthétique. On a voulu recréer au plus proche l’atmosphère des abysses avec des photos inédites rétro-éclairées issues du livre, des images animées exceptionnelles confiées par des instituts internationaux et par l'Ifremer, et surtout avec la présence des animaux. Les chercheurs spécialisés m’ont expédié leurs plus beaux spécimens qui se sont ajoutés à ceux que nous avons chalutés l’été dernier. C’est une première mondiale, jamais auparavant une collection d’espèces profondes aussi variées n'avait été présentée.


L'exposition Abysses, avec une telle variété de créatures profondes jamais réunies.

POL : Des spécimens très rares sont donc exposés au public pour la première fois, pouvez-vous nous en citer quelques-uns ?

C.N. : Les radiolaires, ces espèces de petites planètes blanches avec des piquants, sont montrés pour la première fois en entier avec leur sphère de verre (des colonies formées par ces animaux dans les profondeurs) ! On les a récupérés in situ et mis en résine en Californie avec le chercheur Steven Haddock. Le Stylephorus chordatus, un poisson-fil avec la face ventrale en forme de soufflet comme un pélican, une toute petite bouche et des yeux tubulaires. Ce poisson était un mythe pour moi ! Je ne connaissais que des dessins et jamais je n’aurais imaginé pouvoir l’observer de mes propres yeux. Des chercheurs du monde entier m’ont confié leurs plus beaux spécimens dont un diable (Melanocetus murrayi) d’une grande rareté, qui attire ses proies avec un appendice lumineux faisant office d’appât. Nous avons par ailleurs des dragons des profondeurs (Echiostoma barbatum) en parfait état, un rarissime grandgousier (Saccopharynx sp.), qui, avec son immense mâchoire et son estomac extensible peut engloutir des proies de sa taille… Des poissons-ogres (Anoplogaster cornuta), des cérates blancs nains. La plupart des spécimens présentés sont d’une grande rareté…


L’exposition est réalisée sur de multiples supports : photos, film, aquariums et d'authentiques animaux.

POL : L’exposition est unique par sa collection d’espèces rares mais également par une présentation et un procédé de conservation innovants… 

C.N. : En général, les collections sont montrées dans des bocaux et conservées dans de l’alcool qui déshydrate, dépigmente et fripe la plupart des spécimens. On a donc opté pour un bain d’eau avec un minimum de formol (2% en moyenne) pour éviter la formation bactérienne. Au final, nos spécimens ont gardé leurs pigments, leur forme et leur aspect naturel. Puis, au lieu de les présenter tout ratatinés dans les traditionnels bocaux, on a mis au point une nouvelle méthode de présentation grâce au travail extraordinaire de Christophe Gottini, taxidermiste du Muséum d’Histoire Naturelle. Les animaux des abysses étant très gras, il a pensé à les intégrer dans une résine transparente froide avant de les suspendre dans l’aquarium avec des fils de pêche transparents ! Il est archi créatif et patient. Il a avancé pas à pas, de galère en galère et de test en test pour un résultat étonnant de réalité. Scandia Aquariums nous a aussi apporté son savoir faire pour réaliser des aquariums sur mesure en respectant un cahier des charges très exigeant et pour trouver la solution la plus esthétique possible.


En complément des photographies et des films qui montrent la féerie des abysses, les animaux naturalisés donnent l'échelle de cette étrange faune sous-marine.

POL : Les animaux réunis pour l’exposition ont été collectés par des submersibles ou chalutés au cours de campagnes océanographiques. Vous avez participé à ces pêches miraculeuses dans les eaux du Pacifique Sud…

C.N. : J’ai rejoint plusieurs missions auprès d’instituts de recherche, tels que le Scripps, basé sur la côte Ouest américaine, qui a entrepris une série de chalutages pélagiques dans le golfe du Mexique. L’été dernier, j’ai accompagné pendant trois semaines les chercheurs de NIWA, le centre néo-zélandais de recherche océanographique et atmosphérique, dans le cadre de leur étude sur les stocks d’empereurs menacés de surpêche. Ils faisaient remonter des empereurs de plus de mille mètres de fond pour étudier leur sexe, âge, structure de population, densité… Une opportunité unique pour faire mon « marché » dans les filets qui contenaient des tas de poissons, mollusques, céphalopodes et crustacés des grands fonds. Au final, j’ai récolté plus de 120 spécimens rares dont la plupart n’ont jamais été observés dans leur milieu naturel trop profond et encore moins à la surface où ils meurent rapidement. Plus tôt on recueille ces spécimens et moins ils s’abîment. Aussitôt sélectionnés, je les examinais dans le laboratoire de bord et les fixais dans un mélange de formol. Mon but était de conserver l’aspect réel des animaux avec un minimum d’intervention de taxidermie afin de les présenter dans un milieu aqueux au public avec leur couleur naturelle.  


Plongés dans la pénombre, les visiteurs découvrent les créatures bizarroïdes et bioluminescentes. Grâce à une scénographie aboutie, on s'immerge directement dans le mystère des profondeurs.

POL : Après deux documentaires, un livre et une exposition, quelle est la suite du programme de miss Abysses ?

C.N. : L’aventure de l’expo est loin d’être finie puisqu’elle est très demandée et a un programme international chargé pour les années à venir. Après Paris, elle part à Hong-Kong et ailleurs en Asie, puis se déplacera sur le continent américain et européen. La gestion de cette exposition itinérante est très lourde, surtout au niveau du transport des spécimens… Une galère sans nom ! Ensuite, j'ai commencé à rédiger un autre livre sur les problèmes de ressources marines car je me suis rendue compte que le public n'était pas du tout informé, cela m'a surprise. Ce qui m'a encouragée, c'est de prendre toute la mesure du bon sens qui existe chez nos concitoyens, et la volonté de s'informer, de prendre la bonne direction, de faire des choix cohérents avec la nature. Les gens ont besoin de guidance, donc je vais faire un tout petit livre très court et très accessible qui résumera tous les grands points à savoir, ainsi que les choses à faire ou à éviter. Après cela, je me lancerai sur un long-métrage documentaire destiné à sortir en salles. Je rêve de le faire depuis 2001, mais je sens que je vais y arriver très bientôt ! D’après ce qu’on m’a dit, il faut être complètement obsessionnel pour réaliser un long-métrage. Ca tombe bien, car je suis toujours aussi inspirée par les abysses et par tout ce qu’on peut y découvrir. Je suis impatiente de m’investir dans ce projet, qui me permettra d’être au contact des animaux et de diffuser à très grande échelle l’amour et le respect que je porte à cet environnement profond. Parallèlement, j’œuvre auprès d’ONGs pour promouvoir la protection des environnements profonds et pour pousser la validation des lois. J'interviens dans peu de temps auprès de l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce) avec l'ONG américaine Oceana pour tenter de convaincre les pays membres de cesser d'octroyer des subventions en pétrole au secteur de la pêche. Cela maintient artificiellement une activité qui n'est pas toujours rentable, et encourage des pratiques de pêche excessivement destructrices comme le chalutage profond.


Les spécimens des grandes profondeurs rivalisent de beauté et d'étrangeté.

POL : Vous vous mobilisez justement pour le projet de moratoire sur le chalutage profond à l’ONU qui a déjà été repoussé deux fois, sera-il acté un jour d’après vous ?

C.N. : Le rendez-vous est repris pour l’assemblée générale de l’ONU en 2009 avec une volonté d’arriver à une phase concrète de protection via les RFMO (Regional Fisheries Management Organizations), les grandes entités qui gèrent les régions océaniques internationales. Ca devient de plus en plus concret, mais malheureusement le temps presse. Des récifs coralliens disparaissent chaque jour, et, sans doute de façon irréversible. Or, il faut savoir qu’un écosystème met des milliers d’années à se construire et à trouver un équilibre. Le cas des requins est également très préoccupant, et notamment en Atlantique nord, où certaines espèces ont chuté de 95 %. En tant que porte-parole des abysses, je soutiens des associations comme Shark Alliance pour promouvoir des lois de protection. Les documentaires, le livre, l’expo, les conférences… Je mets tout mon travail au service de leurs actions. Faire du beau pour du beau, ce n’est pas mon truc. Je ne suis pas une artiste, et si tel était le cas je passerais plutôt mon temps à peindre. Pour moi, il faut absolument que ce beau soit utile.


C'est la première fois que les habitants des profondeurs sont présentés au grand public dans leur aspect réel : une exposition à ne pas manquer

POL : Dans son dernier hors série, le magazine Géo vous compte parmi les héritiers de Cousteau auprès de Nicolas Hulot, Jacques Perrin et Jean-Louis Étienne. Une belle reconnaissance pour une jeune femme de 33 ans…

C.N. :  Je trouve ça génial dans la mesure où ça me permet d’aller plus vite dans mon travail, car je suis complètement speedée par le temps. Encore une fois, le temps presse et chaque jour qui passe est une catastrophe pour l’environnement profond. Alors, si un article dans Géo me permet de créer une légitimité plus rapidement et de frapper plus fort et plus loin, je ne peux que m’en réjouir. Quant au titre « héritière de Cousteau », j’en suis très flattée même si je le trouve assez marketing, car, n’ayant jamais eu de télé, je n’ai pas vu un seul documentaire de Cousteau et n’ai donc pas été nourrie comme certains par ses récits et images. Par contre, j’ai lu son livre « Le monde du silence », que je cite d’ailleurs dans mon livre pour rappeler que c’est le commandant qui a fait découvrir et aimer la mer aux gens de façon globale. J’accepte donc la filiation avec plaisir, dans la mesure où je poursuis le même but, à savoir œuvrer pour la protection du même univers par le biais de l’esthétisme et de l’émotion. Mais il faut que mon action se pérennise, alors on verra dans dix ans si j’ai réussi à faire aimer les abysses aux gens et si je méritais une telle appellation !

Du 21 novembre 2007 au 8 mai 2008 au Muséum d’Histoire Naturelle.
Billetterie : achat sur place ou sur le réseau Fnac / Carrefour
Tarifs : de 5 à 7 €

Site officiel de l’exposition Abysses

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