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L’Aquarium Tropical de la Porte Dorée
une histoire et des poissons d’exception
Textes et photos de Laëtitia Scuiller
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Trônant majestueusement au milieu de l’avenue Daumesnil, l’aquarium tropical de Paris en impose avec son architecture art déco et sa façade ornée de magnifiques moulages d’animaux. Le bâtiment réserve cependant ses plus belles surprises, à qui prend le temps de découvrir son histoire mouvementée et sa remarquable collection de poissons d’eau douce et de fossiles vivants… En ce moment, l’exposition Poissons et Crocodiles d’Afrique : des pharaons à nos jours, invite les visiteurs à vivre une aventure pédagogique originale et véritablement captivante.
Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous au Palais de la Porte Dorée pour une immersion inoubliable dans les eaux douces tropicales… Suivez le guide !

Une histoire mouvementée
Interview de Michel Hignette

Une exposition inédite et captivante
Dans le hall du palais, le moulage d’une mâchoire fossilisée appartenant à l’un des ancêtres du crocodile vous met tout de suite dans l’ambiance. Originaire du Niger et datant de 100 millions d’années, cette créature mesurait jusqu’à 15 mètres de long ! À côté, cohabite le crâne d’un coelacanthe d’eau douce qui incite les visiteurs à descendre vers l’aquarium pour en apprendre plus sur ses congénères… En descendant les marches, une odeur âcre et une chaleur humide vous enveloppent. À tout moment, on s’attend à voir surgir un reptile la gueule ouverte et pleine de dents acérées… Mais s’ils ont effectivement l’air terrifiant, les crocodiles se reposent ici tranquillement au milieu de l’énorme fosse de 13 mètres de diamètre sans faire cas de votre personne…

Les visiteurs peuvent comparer la morphologie des crânes des 3 espèces différentes qui offre des indications sur leurs régimes alimentaires
Les trois crocodiles d'Afrique
Pour la première fois dans son histoire, l’aquarium héberge les trois espèces de crocodiles qui peuplent aujourd’hui les cours d’eau d’Afrique. Importé de Dakar par Théodore Monod en 1948, les crocodiles du Nil (Crocodylus niloticus) sont les plus présents dans le terrarium qui a accueilli pour l’occasion un jeune spécimen né en juillet dernier ! Cet animal est le plus répandu en Afrique. Il peut atteindre 5 mètres, peser 200 kg et vivre une centaine d’années environ ! Le faux-gavial (Crocodylus cataphractus) vit quant à lui dans les fleuves de la forêt tropicale et impressionne les visiteurs par sa longue mâchoire tandis que le crocodile nain (Osteolaemus tetraspis), comme son nom l’indique, ne mesure pas plus de 2 mètres et est donc plus inoffensif.

L’exposition permet d’admirer ces magnifiques créatures dont certains ont été prêtés par la ferme aux crocodiles de Pierrelatte (Drôme), mais offre surtout l’occasion de mieux connaître leurs origines et leurs comportements. Les visiteurs découvrent avec surprise que dans l’arbre de l’évolution, les crocodiles ont pour plus proches parents les oiseaux puisqu’ils font partie de la même famille des archosaures ! Contrairement aux idées reçues, on s’aperçoit que les crocodiles sont eux aussi capables d'adopter des comportements élaborés, en particulier les femelles qui surveillent avec attention leurs oeufs et aident les progénitures à briser la coquille de leurs oeufs. Un court documentaire permet justement d’admirer la délicatesse d’une mère crocodile donnant à ses nouveau-nés leur premier bain...
Immersion dans les grands lacs d'Afrique de l'Est
Mais si les crocodiles d'Afrique constituent le clou de la visite, l'exposition a aussi pour ambition de faire découvrir le monde fascinant et méconnu des poissons d'eau douce d’Afrique. Aujourd’hui, les scientifiques en recensent près de 3 200 espèces. Les poissons les plus courants sont les cichlidés que l'on rencontre dans les fleuves et dans les grands lacs d’Afrique de l’Est, où cohabitent plusieurs centaines d’espèces endémiques. Plus de 300 espèces ont ainsi été recensées dans le lac Tanganyika, 500 dans le lac Victoria et 800 dans le lac Malawi !

Selon les scientifiques, des lignées primitives venues de l’ouest auraient tout d’abord colonisé le lac Tanganyika qui avec ses 778 km de long, représente le 7ème plus grand lac du monde. Certains de ces poissons auraient ensuite emprunté des fleuves pour atteindre finalement les lacs Victoria et Malawi. Ainsi, ces cichlidés dériveraient d’une dizaine d’espèces ancestrales et se seraient différenciés les uns des autres au cours du temps. " Nous avons augmenté le nombre de poissons africains dans les aquriums pour l'exposition, surtout au niveau des cichlidés. Nous avons également importé des poissons du Nigéria qui sont rarement voire jamais commercialisés en animalerie, mais qui sont très importants dans le cadre des thématiques développées dans l'exposition " précise Michel Hignette.
Les visiteurs de l'exposition s'émerveillent devant les livrées multicolores des cichlidés d’Afrique qui évoluent dans les bassins et tous s'étonnent de leurs drôles de moeurs. " Les poissons d’eau douce africains sont souvent confrontés à des conditions "extrêmes" - sécheresse prolongée, vie en eaux troubles, températures élevées - et ont développé de curieux comportements pour s'adapter à leur environnement afin de survivre " explique le directeur de l'aquarium tropical. " Plusieurs espèces utilisent ainsi des décharges électriques pour communiquer tandis que d'autres ont développé des nageoires ventrales pour "fouiner" dans les anfractuosités...

Certaines espèces sont dotées d'une double respiration branchiale et pulmonaire qui leur permet une résistance exceptionnelle " complète Didier Paugy, directeur de recherche à l’IRD, biologiste et spécialiste des poissons d’eau douce d’Afrique de l’Ouest. La preuve de cette résistance, les visiteurs peuvent la vérifier en admirant des fossiles de polyptères dans une vitrine et en observant dans le bassin d'en face les mêmes spécimens vivants qui n'ont pas évolué depuis 150 millions d'années !
Le parallèle pertinent entre le fossile et sa représentation vivante proposé par l'exposition s'applique aussi aux protoptères qui se distinguent en plus par leur don de fabriquer des cocons de mucus pour résister à l’assèchement des mares. Les protoptères peuvent rester abrités ainsi pendant près de 3 ans !

L'aquarium tropical offre une présentation originale et bien illustrée du rôle capital des poissons et des crocodiles en Afrique aussi bien sur le plan culturel que sur le plan écologique et socio-économique. La scénographie fonctionne à merveille et incite les visiteurs à naviguer dans ce monde aquatique inhabituel, entre l’art et le vivant, l'histoire et la biologie, la pêche et l'écologie...
Des approches diversifiées sont utilisées telles que des vitrines lumineuses, des panneaux didactiques, des films, des diaporamas, des objets d'art. Le tout se fondant admirablement dans le décor habituel de l'aquarium tropical grâce à une signalétique spécifique.
Une scénographie inventive
L’exposition retrace par ailleurs l’aventure des scientifiques qui ont réalisé les premières découvertes sur ces fleuves et lacs d’Afrique et présente les différentes méthodes de conservation utilisées depuis le XVIIIe siècle : poissons séchés en herbier comme les plantes, conservés dans le formol ou l’alcool, ou encore naturalisés.

Le film « Parole de fleuve » réalisé par Bernard Surugue, directeur de recherche à l'IRD, sensibilise les spectateurs de façon originale aux problèmes de la pêche, activité vitale pour les villages installés en bordure des fleuves. Comme dans un conte de marionnettes, un art très répandu au Mali, le poisson "Silure", ancêtre mythique de l'humanité et "Bama" le crocodile racontent l'action de la sécheresse et des hommes sur l'environnement ainsi que la nécessité de sauvegarder les merveilleuses richesses du fleuve Niger.

Ceintures, chaussures ou sacs en peau de croco sont encore tendance dans certains pays et l'exploitation des crocodiles est toujours d'actualité... Le faux-gavial et le crocodile nain font partie des espèces menacées d'extinction dont le commerce international est strictement interdit par la CITES.
L’exposition met en exergue la place des poissons et des crocodiles dans la mythologie égyptienne et, à la grande surprise des visiteurs, présente des momies et des sarcophages de poissons et de crocodiles datant de plus de 3500 ans ! Des bornes interactives intelligemment conçues et des vitrines ornées de magnifiques fresques témoignent de l'importance de leur rôle dans cette société. Les visiteurs peuvent également admirer divers objets représentatifs tels que des amulettes et figurines de poissons, une représentation du dieu-crocodile Sobek, une statue et une très belle stèle du Dieu Horus sur les crocodiles...

Dans une salle adjacente de 300 m2, le musée propose enfin la reconstitution d’un campement de pêche traditionnelle comprenant une pirogue ornementée du Congo et différents filets et nasses... Tout à côté figurent des objets de culte et d’art africains ( masques anthropomorphes, coupes sculptées et magnifiques portes ornées ) évoquant la puissance, la sagesse et la longévité du crocodile invincible.

Michel Hignette et Didier Paugy devant la reconstitution d’un campement de pêche traditionnelle
La perche : la vedette de l’exposition
"Lates niloticus", ce nom latin n'a pas fini de faire couler de l'encre et ce poisson n'en finit pas de faire le tour des tables et des restaurants des pays occidentaux... L'aquarium tropical est actuellement le seul musée à exposer quelques spécimens dans ses bassins et à les présenter dans le cadre d'une exposition. Un diaporama est proposé aux visiteurs pour leur expliquer précisément la situation de la fameuse perche du Nil, qui contrairement à ce qui est véhiculé par les médias, n'est pas à l'origine de tous les maux qu'on lui reproche. " Le film "Le cauchemar de Darwin" a le droit d'exister mais ne doit pas être présenté comme un documentaire car il ne reflète pas la réalité " explique Didier Paugy, qui s'est rendu en Tanzanie à maintes reprises et qui connaît très bien le sujet. Selon le directeur de recherche à l'IRD, il faut remonter aux années 20s, où le lac voit sa population de poissons baisser suite à la conjugaison du développement des cultures de rente (coton, thé), de l’implantation des chemins de fer, de l’enrichissement des terres par les engrais, du déboisement massif et de l’augmentation de la population. Dans les années 50s, quatre espèces de tilapias prennent peu à peu la place de certaines espèces endémiques puis à la fin des années 60s, la perche du Nil est introduite, entraînant la disparition de la plupart des espèces endémiques et simplifiant au maximum la chaîne alimentaire. Aujourd’hui il n’y a plus que 3 espèces de pêche à savoir les petites sardines locales, les dagaas, consommées par les populations locales, les tilapias et les perches, dont la pêche s’est multipliée par 5 ces dernières années pour une production actuelle de 500 000 tonnes.

À savoir si les conditions de vie de la population locale se sont améliorées, Didier Paugy, qui a réalisé un diaporama très représentatif de la situation, répond que "le bilan économique est positif mais que l’avenir écologique n’est pas fameux. Le lac Victoria est atrophié, les eaux n’ont jamais été aussi turbides et la couche d’oxygène est remontée à 30 mètres." Le chercheur de l'IRD évoque l’effet Frankenstein, "les hommes ont créé un phénomène qui leur retombe dessus aujourd'hui" et note que l'avenir de la perche est loin d'être positif. "Le poids moyen de la perche est passé de 20 kg à 5 kg et le taux de mercure est monté à 300 nanogrammes par gramme de chaire alors que la norme est de 200, des conséquences directes des retombées atmosphériques et de la baisse d'alimentation en oxygène de la couche anoxique..." Pour autant le scientifique ne préconise pas le boycott de la perche qui provoquerait, selon lui, une baisse des ventes et de la production et au final une nouvelle prolifération de l'espèce. Et Didier Paugy de conclure sur une note d'optimisme en rappelant que les scientifiques ont récemment observé le retour de certaines espèces de poissons dans le lac... Histoire à suivre donc...
L'expo, côté technique
De nombreuses œuvres d’art ont été prêtées par de grands musées tel que le Muséum d’histoire naturelle de Lyon, le musée du Louvre, le musée du Quai Branly et, en Belgique, l’Africa Museum de Tervuren). L' exposition est co-produite par la Réunion des musées nationaux (RMN), l'Institut de recherche pour le développement (IRD) et l'Aquarium du Palais de la Porte Dorée, et réalisée en collaboration avec le Muséum national d'Histoire naturelle de Paris.
Michel Hignette, directeur de l’Aquarium de la Porte Dorée a travaillé de concert avec les deux autres commissaires de l'exposition, Christian Lévêque et Didier Paugy, tous deux directeurs de recherche à l’IRD, biologistes et spécialistes des poissons d’eau douce d’Afrique de l’Ouest. " L'exposition a bénéficié du soutien important des chercheurs de l'IRD, cinq d'entre eux se sont mobilisés à temps plein. C'était une occasion idéale de valoriser leur travail qui n'est pas souvent exposé au grand public. Il faut savoir que des recherches importantes sont menées par l'IRD en Afrique, telles que sur la sélection d'espèces de poissons les plus adaptées à l'élevage et les moins chères à l'achat afin de nourrir des populations locales " note Michel Hignette, visiblement enchanté par cette collaboration.
La scénographie particulièrement réussie et originale est signée Karen Guibert.

Deux conférencières proposent des visites guidées de l'exposition. Marie-Noëlle, issue de l'école du Louvres et spécialisée en écologie explique à un groupe scolaire le rôle des crocodiles en Afrique.
Les enfants s'appliquent à répondre aux questions du jeux-parcours proposé par l'aquarium pour les intéresser à l'exposition...
Un programme de conférences et de débats est prévu par l'aquarium tropical afin d’approfondir les nombreux sujets abordés dans l’exposition et de rencontrer des spécialistes des poissons et crocodiles d’Afrique.

L'exposition sur les poissons et crocodiles d'Afrique vaut le détour pour l'intérêt des spécimens que l'on découvre, pour la qualité des informations et de la documentation et enfin pour les questions qu'elle soulève. Pour les parisiens ou les gens de passage à la capitale, vous avez encore jusqu'à la fin de l'année pour la découvrir... Un conseil pour profiter de la visite au maximum, privilégiez les mercredi, samedi et dimanche matin qui sont beaucoup plus calmes. Pendant la semaine, optez pour des plages horaires entre 11h30 et 14h00 et l'après-midi à partir de 15h00 après le départ des groupes scolaires qui, même si c'est un bon signe, ont tendance à s'exprimer très bruyamment !
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