Guillaume Néry
Le nouveau prodige de l’apnée

Propos recueillis par Laëtitia Scuiller

Il a à peine 20 ans lorsqu’il devient en 2002 le plus jeune recordman de l’histoire de l’apnée en poids constant avec une descente à -87 m. Guillaume Néry continue sur sa lancée et remporte pour la troisième fois le record mondial de la discipline reine de l’apnée. C’était le 6 août dernier. L’apnéiste a mis 2 minutes et 50 secondes pour descendre à – 109 mètres par le seul usage d'une monopalme.
Interview d’un sportif humble et déterminé, héraut de la nouvelle génération d’explorateurs sous-marins.


photo © Julie Gautier

Plongée On Line : Tu as réalisé un premier record du monde à -87m en 2002, puis à -96m en 2004 et dernièrement à -109 m, tu comptes aller jusqu’où comme ça ?

Guillaume Néry : Je ne suis pas prêt de m’arrêter !

J’ai d’ailleurs atteint la profondeur de 111 mètres lors d'un de mes derniers entraînements.

P O L: Quelles sensations éprouves-tu quand tu descends à plus de 100 mètres de profondeur ?

G N : À partir de 50 mètres, je laisse mon corps glisser dans les profondeurs. Plus on descend, plus la pression partielle d'oxygène est importante et plus on est aspiré vers le fond. Au-delà des cent mètres, je n'ai plus besoin de faire aucun mouvement. Je suis en chute libre tout en restant très concentré sur ce qui se passe. J’oublie tout le contexte pour vivre pleinement l’instant présent sans me projeter. Je ferme les yeux et me fonds totalement à l’élément aquatique… C’est une sensation de liberté extrême, un bien être absolu et éphémère car je sais que je ne fais pas partie de cet univers et que je dois remonter. D’autant que l’étape la plus difficile m’attend au retour…

P O L: Pourquoi la descente en poids constant ?

G N : Elle s’est imposée naturellement. C’est pour moi la discipline la plus pure qui me permet de descendre dans les profondeurs par moi-même sans aucun artifice. Pour toute descente en poids constant, l’effort physique demeure la limite de la progression. C’est donc une discipline de compétition et de records tandis que le poids variable et le "no limits" sont uniquement des disciplines de record. La descente en poids constant comporte également moins de dangers pour l’apnéiste, dans la mesure où il reste plus proche de la surface et contrôle mieux la situation.

P O L: Comment as-tu géré la syncope survenue une semaine avant ton record ?

G N : C’est arrivé entre 10 et 5 mètres sous la surface, c’est le fameux phénomène du « rendez-vous syncopal des sept mètres »… Cétait ma première syncope de l’année, mais cela m’était déjà arrivé lors du championnat du monde en 2005. J’étais pourtant prêt physiquement mais pas assez mentalement pour maîtriser la gestion du stress.

Il faut savoir que la syncope est spécifique à la discipline du poids constant qui demande un effort physique et donc une utilisation plus importante en oxygène que les autres disciplines. L’apnéiste en « no limits » utilise une gueuse pour descendre et remonte à l’aide d’un parachute. Quelques mètres avant d'arriver à la surface, il lâche le ballon pour éviter les problèmes de décompression et il termine sa remontée à la palme ou en se tirant à la corde

P O L: Martin Stepanek détenait le record précédent à -108 m remporté le 15 avril 2006, c’est-à-dire seulement 4 mois avant ta performance. Comment vis-tu la pression de cette concurrence permanente ?

G N : On est plusieurs apnéistes à se « tirer la bourre » en poids constant.

Herbert Nitsch détenait le record d’apnée en poids constant à – 72 mètres depuis 2001 jusqu’à ce que je descende à -87 mètres en 2002.  Puis Martin Stepanek a ravi le record en 2003 à -93 mètres et est descendu jusqu’à -103 mètres en septembre 2004. Entre-temps j’étais parvenu à atteindre -96 mètres. En 2005  Carlos Coste a remporté le record à -105 mètres et s’est fait battre par Martin Stepanek qui est descendu  à -108 mètres en avril 2006...

Un record s’est fait pour être battu… Cette compétition crée une émulation entre nous. Chacun d’entre nous a développé un entraînement qui lui est propre et poursuit sa carrière selon ses objectifs. On a l’occasion de se rencontrer une à deux fois dans l’année et malgré la compétition, notre relation est très amicale. …


photo © François Gautier

P O L: As-tu l’intention de t’entraîner dans une autre discipline ?

G N : Non, pour l’instant je souhaite encore améliorer mes performances en poids constant mais le « no limits » plus tard pourquoi pas

P O L: Tu es le plus jeune de ces apnéistes, quel est ton point fort ?

G N : Mon temps aller / retour est très court (2’50’’ pour -109 mètres) par rapport à d’autres apnéistes comme Carlos Coste par exemple qui joue sur le relâchement et fait des immersions jusqu’à 4 minutes. Par conséquent, je travaille beaucoup pour optimiser ma technique de palmage. Je me suis d’ailleurs souvent entraîné avec le Pôle France de nage avec palme.

 

P O L: L'apnée en poids constant est considérée comme la discipline la plus complète et la plus difficile. Quelles sont, d’après toi, les qualités requises pour la pratiquer ?

G N : Comme pour les autres disciplines de l’apnée, la descente avec palme requiert une bonne aquacité ainsi qu’une maîtrise et une connaissance de soi… L'apnéiste doit être capable de compenser tête en bas (ce qui est plus dur que tête en haut) et de gérer ses variations de flottabilité.

Mais au-delà de la maîtrise technique, le plus important est de garder une certaine humilité par rapport à l’élément et de ne jamais lutter avec la mer. L’évolution est très progressive. Aussi, il faut apprendre à être patient et à faire confiance à son équipe. Contrairement à ce que l’on pense l’apnée n’est pas un sport individuel. Si on est seul au fond, cette discipline est avant tout basée sur la progression en groupe.

 

P O L: Justement, tu es un pur produit de l’école niçoise...

G N : J’ai une vision collective de l’apnée. J’ai intégré le CIPA de Nice à l’âge de 14 ans et Claude Chapuis, l'un des pionniers de l'apnée en France, est aussitôt devenu mon mentor. Au lieu de me former à devenir un petit champion, Claude m’a transmis la philosophie de la discipline.

Bien plus qu’un sport, l’apnée s’est révélé être un mode de vie, une exploration des profondeurs et des limites humaines, une aventure à la fois personnelle et collective. Je m’entraîne quotidiennement avec mes coéquipiers qui s’investissent pour moi et je suis conscient du fait que lors du record, ils ont ma vie entre leurs mains...

P O L: Quel apnéiste t’as le plus inspiré ?

G N : Je devais avoir 12 ans quand je suis tombé par hasard sur un reportage d'Envoyé Spécial consacré à Umberto Pelizzari. Depuis ce jour, ses images ne m’ont jamais quitté et à chaque fois que je croise Umberto ça me fait quelque chose. J’aimerais beaucoup faire une descente en tandem ou un film avec lui...

Mais mon inspiration au quotidien, c’est Loïc Leferme, le spécialiste de la plongée "no limits". Je m'entraîne à ses côtés depuis quelques années ; il m’a apporté son expérience et son savoir faire. Ensemble, on a développé une connaissance mutuelle et une vraie complicité. Loïc était évidemment présent lors de mon dernier record.

P O L: Poursuis-tu un entraînement physique et une méthode de concentration particulière ?

G N : Je veille à développer la souplesse de mon corps et de ma cage thoracique pour améliorer la gestion de l’« écrasement » dû à la pression de l’eau lors de la descente. Je ne pratique pas le yoga de façon assidue, mais je me fais ma cuisine perso… Chaque matin, je fais la salutation au soleil avec des mouvements pour réveiller la souplesse du corps.

À part ça j’accumule les kilomètres à vélo et en piscine avec ma monopalme et me contrains régulièrement à faire de la musculation sur des appareils.

Mais surtout je suis bien entourée par mon équipe et par Julie Gautier, ma petite amie qui est également apnéiste. Elle détient actuellement la 2ème meilleure performance féminine française en poids constant et descend jusqu’à -62 mètres. Julie est l’interface avec mon équipe car elle peut leur donner un rendu direct de mon état. Elle m’apporte un équilibre au quotidien et gère tout ce qui est communication et médias.

P O L: Pratiques-tu la plongée sous-marine en bouteille ?

Je ne suis pas attiré par la plongée bouteille. Par contre, je suis très fan de la chasse sous-marine. Julie vient de la Réunion et y a beaucoup chassé. Elle m’a initié et depuis on chasse ensemble. C’est une autre approche de la mer qui permet de se fondre dans le milieu et d’y observer le comportement des poissons…

P O L: Depuis ton dernier record tu es sous les feux de la rampe, un feuilleton a été réalisé sur ta performance pour le JT de France 2 pendant une semaine… Comment gères-tu cette  notoriété ?

G N : Pour l’instant, ça ne change pas grand-chose dans mon quotidien bien que cela ait permis à mon co-loc d’éviter une amende en scooter ! Le gendarme a fermé les yeux sur une infraction parce qu’il me connaissait… La notoriété est surtout importante par rapport à mes partenaires, les montres suisses Ball, Halifax consulting, Cressi… Depuis quelques mois, je peux enfin vivre de mon activité.

P O L: Quels sont tes projets à présent ?

G N : Pour l’instant je fais une pause. Je pars avec Julie à Hong Kong et au Japon pour une tournée de conférences de 3 semaines et reprendrais l’entraînement en novembre. Je vais me préparer pour la prochaine compétition, le championnat du monde individuel 2007, où je vais essayer de briller…

Au niveau des records, je participe à l’aventure de Loïc qui va tenter une nouvelle descente en 2007. Chacun son tour, aucun projet de record personnel ne doit phagocyter les projets du CIPA. Je fais partie d’une équipe et adhère complètement à ce principe.

Parallèlement, je participe à des stages en tant que moniteur et contribue à développer l’apnée dans le monde à travers l’AIDA. Avec Loïc, on a réalisé « Bleu Afghan », un documentaire de 52 minutes qui a été sélectionné dans plusieurs festivals. Cette année, je présente un film de 6 minutes au festival d’Antibes. Jérôme Espla m’a filmé pendant la préparation de mon dernier record et je raconte comment ça se passe

P O L: Quels conseils justement peux-tu donner aux jeunes qui veulent se lancer dans l’apnée ?

G N : Il faut avant tout arrêter de rêver et de s’entraîner dans son coin. Quand j’étais ado, je m’amusais à bloquer ma respiration au fond de mon lit. Mais tout a commencé sérieusement quand j’ai rejoint le CIPA en 1997. La démarche idéale est donc de rejoindre une structure d’apnée pour s’entraîner en groupe dans de bonnes conditions de sécurité. Après il faut beaucoup travailler et s’entraîner au maximum. Si l’envie subsiste et qu’il y a des résultats, il faut y aller à fond sans s’interroger sur les risques sinon, on fait du surplace

P O L: La lutte contre la pollution de la mer et des océans est un enjeu majeur pour l’avenir de la planète, quel est ton engagement ?

G N : Pour faire évoluer les choses, il faut que chacun prenne conscience de l’importance de son action au quotidien et à son échelle. Je fais attention au tri, à la consommation d’eau et j’utilise du savon bio par exemple… Quand j’aurai plus de notoriété, je pourrai agir et communiquer plus efficacement. Mon activité me confronte directement à la pollution. J’ai l’occasion de plonger dans des eaux vierges et pures et quand je vois de l’eau pourrie sur 20 mètres à cause du dégazage d’un bateau ou d’une fuite de canalisation, ça me met hors de moi. J’ai beaucoup de peine notamment quand j'observe les côtes françaises ravagées par l’invasion de l’homme…


Palmares de Guillaume Néry

2001 : Record de France . Poids constant. -82m (Nice)  

2002 : Record du Monde. Poids constant. -87m (Nice)

2003 : Vainqueur de la « Freediver Internatioanl Open Classic » par équipe

2004 : Record du monde. Poids constant. -96m (La Réunion)

2006 : Record du monde. Poids constant. -109m (Nice)

L'apnée à poids constant consiste à descendre et remonter à la force des palmes le long d'un câble, avec le même lestage.

"Le rendez-vous syncopal des 7 mètres" : Lors de la descente, la pression ambiante est communiquée à tous le corps. Ainsi, et en vertu de la loi Henry, l’oxygène de l’air des poumons va se dissoudre dans le sang et se répandre plus rapidement dans l’organisme, donnant une impression de bien-être au plongeur. Or pendant la remontée, le taux d’oxygène dans le sang va brusquement chuter car celui-ci reprend sa forme gazeuse tandis que le corps continue à consommer de l’oxygène. Entre 10 et 5 mètres sous la surface, le phénomène s’accélère car la pression diminue d’autant plus vite qu’on se rapproche de la surface. Le corps, en fin de plongée et d’autant plus que le plongeur bouge, a un intense besoin d’oxygène alors que celui-ci se fait rare. Le premier organe à réagir est le cerveau : le manque d’oxygène provoque une syncope.

Herbert Nitsch, Autrichien de 34 ans  détient le record mondial en no limit à -183 m depuis le 28 août 2006

Carlos Coste, Vénézuelien de 30 ans détient le record mondial en poids variable à -140 m depuis le 9 mai 2006

Martin Stepanek, Tchèque de 29 ans, a battu le record mondial en poids constant sans palmes à -80 m le 9 avril 2005

CIPA (Centre International de Plongée en Apnée)

L’activité de ce centre installé à Nice a un but éducatif avec l’enseignement de l'apnée à tous selon certaines valeurs dont le respect de la mer, de sa faune et de sa flore, la pratique en groupe avec un esprit d’équipe et le partage du savoir. Connu mondialement, le CIPA a assis sa notoriété sur l’organisation d’évènements prestigieux (multiples records du monde, compétitions internationales, championnats du monde) mais également sur les apnéistes qui s’y entraînent.

L’AIDA (Association Internationale pour le Développement de l’Apnée) est crée en 1992 par une bande d’apnéistes passionnés dont Claude Chapuis, et a pour objectif de permettre aux apnéistes du monde entier de se rassembler sous une entité. Des textes d’enseignement, des textes d’homologation de record, et les règlements de compétition sont rédigés et constituent la nouvelle référence des apnéistes. En 1996 sont organisées les premiers championnats du monde par équipe dans la rade de Villefranche. Depuis, l’AIDA organise chaque année une grande compétition internationale. Plus de 50 pays sont représentés chez AIDA, des compétitions nationales et internationales s’organisent partout dans le monde chaque semaine. Bien qu’organisation totalement amateur et bénévole, AIDA est devenue en quelques années la référence incontestable de l’apnée mondiale. On peut dire que AIDA, c’est  l’apnée par les apnéistes pour les apnéistes.

©2004 - Plongee On Line