Interview de Jean-Paul Alaise,
Directeur scientifique d'Océanopolis

Propos recueillis par Laëtitia Scuiller

A l’origine d’Océanopolis avec son comparse Eric Hussenot, Jean-Paul Alayse a réalisé la programmation scientifique du parc de découverte marin. Après des études supérieures à la Faculté des Sciences d’Orsay (Paris XI), puis à l'université de Bretagne occidentale (UBO) à Brest, Jean-Paul Alayse décroche un doctorat de 3ème cycle en océanographie-biologie, et devient maître de conférences à l’UBO de 1981 à 1990. Depuis, Jean-Paul Alayse est directeur scientifique d'Océanopolis et se consacre à cette belle aventure pour transmettre sa passion pour les poissons. Une implication qui porte ses fruits, puisque le parc accueille près de 500 000 de visiteurs par an. Sensibilisé par les écosystèmes tropicaux depuis son enfance, Jean-Paul Alaise s'est impliqué sans compter avec son équipe pour proposer une exposition captivante sur le thème des coraux.


Jean-Paul Alaise, directeur scientifique d'Océanopolis, et Antoine admirent les clichés des poissons que Laurent Ballesta a rencontrés au cours de sa dernière expédition à Lifou en Nouvelle-Calédonie. Photo © Laëtitia Scuiller

Plongée On Line : Après Jules Verne, les fabuleux monstres marins et voyages aux pôles, vous proposez cette année une nouvelle exposition sur le thème des récifs coralliens, quelle est son ambition ?

Jean-Paul Alaise : Notre but est de tirer nos visiteurs par le haut en mettant à leur  disposition l’information la plus accessible et pertinente possible. Nous développons nos activités avec deux objectifs : informer et animer. En tant que centre de culture technique et industrielle financé dans le cadre de contrats plan Etat Région, nous nous inscrivons dans une logique de culture scientifique, même si on fait du spectacle pour attirer les gens et faire passer notre message. Avec près de 500 000 visiteurs par an nous jouons un rôle important pour l’économie touristique de la pointe de la Bretagne et nous cherchons sans cesse à nous renouveler pour être plus attractif. Chaque année nous cherchons à adapter notre rôle de sensibilisation avec l’actualité. L’année dernière, l'exposition « Voyage aux Pôles » collait avec l’année polaire internationale, et cette année nous nous focalisons sur l’année internationale des récifs coralliens afin de participer à l’action globale de sensibilisation. Nous avons profité de l'occasion pour rénover notre pavillon tropical et y ajouter un espace dédié aux jeunes. Cette exposition temporaire nous permet de proposer de nouvelles animations et informations que nous ne pourrions installer de manière pérenne.. Il y a donc une vraie complémentarité entre nos expositions et nos pavillons. 

POL : Vous avez choisi de collaborer avec plusieurs personnalités pour mener à bien cette exposition…

JPA : On a effectivement choisi trois témoins pour nous accompagner dans ce projet. Antoine, connu du grand public depuis 40 ans pour ses pérégrinations au milieu des îles tropicales, est en quelque sorte notre parrain « people ». Il vit aujourd’hui aux Gambier, en Polynésie française, et voit  évoluer au quotidien les récifs coralliens. Alain Bougrain Dubourg, notre parrain perpétuel, connu pour ses actions de défense des animaux et de l’environnement, nous a suivi sans hésitation dans cette nouvelle aventure. Et enfin, Bernard Salvat, biologiste et professeur émérite, considéré comme l’un des plus grands spécialistes mondiaux des coraux, est notre parrain scientifique. Il a notamment validé les contenus scientifiques de l’exposition. Pour les visuels de l’exposition, nous nous sommes appuyés sur la formidable photothèque de Laurent Ballesta, qu’il a mis à notre disposition. Afin d'illustrer la notion de la biodiversité des milieux coralliens, nous avons également produit un film avec l’œil d’Andromède, l’association de Laurent, qui nous a proposé de faire vivre à nos visiteurs une plongée profonde le long d’un tombant à Lifou en Nouvelle-Calédonie.

POL : Pourquoi avoir choisi de collaborer plus particulièrement avec Laurent Ballesta  ?

JPA : Le profil et le travail de Laurent correspondaient exactement à ce que nous cherchions pour monter notre expo sur le thème des coraux. En plus d’être un photographe de génie, Laurent est un scientifique rigoureux et un plongeur hors norme : l'alchimie parfaite pour sensibiliser le grand public. Laurent cherche des sites qui lui permettent de plonger dans la zone des 150 mètres et d’observer, pendant les 6 à 7 heures de remontée, toute une faune méconnue, dont la faune cryptique qui vit dans les anfractuosités du récif, au milieu des coraux et des gorgones. Cela nous permet, à nous biologistes, d’avoir directement accès à des espèces qu’on avait seulement observées en bocaux et dont on ne connaissait ni le mode de vie, ni l’environnement dans lequel elles évoluaient, parce qu’on les collecte généralement à l’aveugle avec différents engins. Les images que ramènent Laurent et son équipe constituent un témoignage important de la vie de ces animaux d’un point de vue scientifique et artistique…


Avec près de 50 000 scolaires accueillis par an, Océanopolis assure une mission de service public au niveau de l’éducation. Photos © Benoit Facchi

POL : Une exposition de cette ampleur est-elle rentable pour Océanopolis ?

JPA : Le programme culturel annuel est cofinancé par un certain nombre de partenaires, à la fois par le conseil régional et général, sans oublier les collectivités territoriales, mais une bonne partie du financement provient de nos fonds propres réinvestis principalement dans les expositions temporaires, avec un peu de financement privé.  Nous sommes un établissement public qui s’autofinance avec ses propres recettes qui s'élèvent tout de même à hauteur de 75 à 80 %. Nous assurons une mission de service public et plus particulièrement au niveau de l’éducation. On reçoit près 50 000 scolaires par an, dont  environ 14 000 sont accueillis dans le cadre d’ateliers éducatifs depuis la maternelle jusqu’à la terminale, et nous faisons également de la formation pour l’IUFM. Nous avons deux enseignants, conseillers en art et culture, qui travaillent avec nous deux demi-journées par semaine pour la mise en adéquation de nos contenus par rapport au programme scolaire. Des animations autour des récifs coralliens sont d'ailleurs en préparation pour être distribuées dans les écoles dès la prochaine rentrée. Il va sans dire que ces activités nous coûtent beaucoup plus d’argent que nous en ramène. De plus notre centre de soin des phoques et notre centre d’études et de recherches sur les mammifères marins pèsent également dans notre budget annuel. Cette année nous avons soigné plus de 40 phoques, un record par rapport aux années précédentes où nous n’en accueillions que 20... Des actions de service public qui ont un coût et que bien souvent un privé n’assume pas.

POL : Le public peut admirer une soixantaine d'espèces de coraux dans les aquariums du pavillon tropical, comment avez-vous réalisé votre bassin corallien ?

JPA : A l’époque où Océanopolis ne comptait que le pavillon tempéré, nous travaillions déjà sur les coraux en vue d'ouvrir le pavillon tropical. En tant qu'aquariophile passionné, je suis sensibilisé à la faune et flore tropicale depuis mon enfance et suis notamment l'un des initiateurs de la reproduction de poissons clowns. Nous disposions donc déjà d’une bonne base lorsque nous avons monté le bassin récifal en 2000. Mais nous n’avons pas eu d’autres solutions que de faire venir des colonies prélevées en milieu naturel et issues de la zone Indo-Pacifique. Nous faisons, par ailleurs, de plus en plus d'échanges avec les autres aquariums. Par contre, on a mis rapidement en place toute une procédure de bouturage pour assurer la pérennité de ces colonies. Dominique Barthelemy, notre biologiste marin qui dirige l'aquariologie du parc, maîtrise parfaitement cette fonction. Grâce à d'excellentes qualités d'eau (pompage de la mer en rade de Brest), de chaleur et de lumière, il est possible aujourd'hui de produire de nombreux clones d'une colonie mère simplement en les fragmentant. Nous avons même eu la surprise d'observer des colonies de coraux issues de reproduction spontanée, un phénomène assez rare en aquarium. Depuis nous participons au projet européen Secore ( Sexual coral reproduction ) qui étudie certaines espèces pour aider à leur conservation. Des travaux sont d'ailleurs menés sur le corail corne d'élan (Acropora palmata), originaire des Caraïbes, qui est menacé de disparition dans le milieu naturel. L'objectif de Secore est donc d'assurer la fécondation en laboratoire puis d'élever des colonies obtenues en aquarium. Dominique Barthelemy a acquis les techniques pour recueillir les larves de polypes et pour étudier leur évolution. Sur les 600 colonies qui ont pu être élevées au total, nous sommes fiers d'en héberger 62. Il faut noter que ce succès est le fruit d'une collaboration fructueuse entre aquariums publics et communauté scientifique.


photos © Laëtitia Scuiller

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