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Rando palmée à Molène
Rencontre avec les phoques gris et les grands dauphins
Texte et photos, Laëtitia Scuiller
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Accessible à tous, facile à mettre en place et idéale pour approcher certains animaux marins, la randonnée palmée fait de plus en plus d’adeptes le long des côtes françaises. Surfant sur la vague du retour à la nature, la promenade en palme, masque et tubas s’impose aujourd’hui parmi les activités estivales des stations balnéaires et se fait adopter par de nombreux centres de plongée. Pionnier de la rando palmée, Hippocampe Évasion propose depuis 3 ans cette nouvelle approche du milieu marin.
Embarquement immédiat pour une demi-journée iodée à la découverte de la faune et flore marine de Molène, un archipel situé à l'extrême ouest du Finistère (Bretagne).

Samedi 25 août, 9h00 du matin - Le port nautique de Plougonvelin, situé à quelques encablures de Brest, est enveloppé d’une épaisse couche de brume et rien ne laisse présager la tempête de ciel bleu annoncée par la météo. Un détail qui n’empêche pas Jonathan Pérez, co-directeur du centre Hippocampe Évasion, de préparer le bateau pour la rando. « La brume se dissipera probablement sur les îles et qu’il pleuve ou qu’il neige, les phoques seront présents. » Inch’ Allah ! Nous ne sommes que cinq à bord du « Fou de Bassan » en comptant Denis, un plongeur photographe fidèle du centre et deux enfants emmitouflés dans leur coupe-vent. Sans ambiance et sans soleil, mon reportage ne s’annonce pas des plus excitants et je commence à regretter sérieusement de ne pas avoir opté pour la grasse matinée… Jusqu’à ce que j’aperçoive des enfants courir sur la plage en gesticulant dans tous les sens. Premier miracle de la journée : les deux familles qui étaient inscrites pour la sortie ont fait un peu trop la fête la veille, d’où leur retard, mais sont d’attaque pour aller rendre visite aux phoques.
Quand la mer livre son histoire

Et 8 personnes de plus à bord ! Palmes, masques, tuba et combis 5 mm de rigueur, nous voilà fins prêts pour chevaucher les flots de la mer d’Iroise et rencontrer ses curieux habitants. La bonne humeur et l’excitation gagnent rapidement les passagers impatients et, selon la loi d’attraction des ondes positives, les rayons du soleil parviennent enfin à percer le ciel brumeux, illuminant la pointe Saint Mathieu… Le zodiac longe la côte sauvage d’où dégringolent des falaises déchiquetées par la mer et les vents. Nous nous arrêtons devant une belle avancée rocheuse afin de profiter de la vue sur le sémaphore, le phare et sur les ruines de la vieille abbaye. L’ensemble de la Pointe Saint Mathieu surplombe majestueusement la mer couleur d’encre que l’on imagine rugissante sous la tempête. En 600 ans, les puissantes vagues ont fait reculer la côte de 150 mètres…

En regardant attentivement les failles, on peut y apercevoir, accrochés ça et là parmi la bruyère et les fougères, quelques blockhaus datant de la seconde guerre mondiale. De même sont visibles quelques "daviers", sorte de dalles percées utilisées au 18ème et 19ème siècle pour remonter le goémon (algues) grâce à un système de poulies. Les cendres du goémon brûlé étaient alors utilisées comme pain de soude pour la fabrication du verre. Perdue dans le ronronnement lancinant du moteur, je m’imagine la vie de ces pêcheurs d’un autre temps ramassant le goémon sur les grèves battues par la houle… Mais pour l’heure nous croisons un canot de pêcheurs « contemporains »en pleine manœuvre de relevage de filets, suivi d’une horde de goélands braillards… Nous contournons le phare des Vieux Moines et faisons cap vers l’archipel sous un ciel bleu épuré, remerciant Saint-Mathieu pour ce miracle météorologique.
Les grands dauphins de Molène
Il n’a rien à envier aux atolls du Pacifique. Méconnu, l’archipel de Molène est un véritable paradis de nature sauvage, qui mérite bien sa place parmi les 8 Réserves de Biosphère françaises labellisées par l’U.N.E.S.C.O. (Organisation des Nations Unies pour la Culture et l’Environnement).
Situé entre la pointe Saint Mathieu et Ouessant, Molène étire son chapelet d’îlots verdoyants bordés de plages de galets blancs, et son amas de récifs escarpés. L’archipel possède un très riche patrimoine naturel avec l’un des rares groupes de grands dauphins sédentaires et la plus grande colonie de phoques des côtes de France. Des milliers d’oiseaux de mer nichent sur ses îles à la végétation préservée, tels que les goélands brun, argenté et marin, la sterne caugek, la sterne pierregarin, l’huîtrier-pie et le grand gravelot…

Après 15 minutes de navigation depuis la pointe Saint Mathieu, nous approchons Béniguet, l’île la plus au sud de l’archipel et l’une des plus protégées. Le débarquement sur les plages y est autorisé, mais l’accès à la partie terrestre de l’île y est rigoureusement interdit afin de préserver la flore et la faune exceptionnelle. Seul un petit chemin a été tracé pour permettre aux pêcheurs à pied de passer d’une grève à l’autre. L’homme n’est pas le seul à apprécier la nature préservée de Béniguet, qui est aussi le lieu de chasse et de repos de prédilection des grands dauphins (Tursiops truncatus)… Suspense à bord, chaque passager scrute l’horizon à la recherche d’un aileron… Jamais deux sans trois, et justement le troisième miracle de la journée se déroule devant nos yeux. Un groupe de dauphins vient nous accueillir, effectuant des sauts et jouant devant l’étrave du bateau, à un mètre à peine des enfants médusés.

Postés à la proue du bateau, Capucine et Quentin tentent de communiquer avec les dauphins
« Il m’entend ! Je lui ai demandé de se rapprocher de nous et il est venu ! » s’extasie Quentin. L’excellente visibilité nous permet de suivre la nage fluide des cétacés sous l’eau. D’après Jonathan, les dauphins sont observés en moyenne une sortie sur trois au sud et à l'ouest de l'île de Béniguet. « Nous croisons généralement un ensemble de 20 à 25 individus. Les jeunes de l'année sont intégrés dans un sous-groupe d'une douzaine d'animaux particulièrement sensible à l'approche des bateaux. » Ce qui semble être le cas aujourd’hui puisque deux adorables petits dauphins évoluent à présent près de la proue du zodiac, sous l’œil vigilant de leurs parents. L’équipe d’Hippocampe Évasion collabore régulièrement avec le Laboratoire des Mammifères Marins d'Océanopolis de Brest et leur communique entre autre des fiches d'observation. L'aileron d'un individu permet de l'identifier et d'étudier ses mouvements au sein des groupes de la colonie. Une trentaine d’individus a été identifiée jusqu’à aujourd’hui autour de l’archipel de Molène.

Les mammifères marins poursuivent de plus belle leurs prouesses aériennes devant les spectateurs euphoriques, mais il faut pourtant nous résigner à les quitter pour ne pas les déranger trop longtemps et pour passer à l’étape suivante : la rencontre des fameux phoques gris.
La plus grande colonie de phoques des côtes de France
Béniguet est posée sur un vaste plateau sous-marin parsemé d'innombrables récifs et hauts-fonds, dont la profondeur varie entre cinq et vingt mètres. Le plateau est constamment balayé par de forts courants qui garantissent une excellente visibilité. À mesure que le bateau avance, défilent tour à tour les roches, les champs d’algues et les fonds sablonneux qui tapissent les fonds marins et s’étendent en un magnifique kaléidoscope marin, du bleu cristallin au bleu sombre en passant par toutes les gammes de jaunes, bruns et de verts. Le lieu est réputé comme l’un des plus beaux champs d’algues d’Europe. Au même titre que les posidonies en Méditerranée, les laminaires et les himanthales sont les poumons des côtes rocheuses bretonnes par leur production d’oxygène, grâce à la photosynthèse, et par la masse de matière vivante qu’elles représentent. Véritables garde-manger de nombreux animaux (mollusques, crustacés, poissons…), ces forêts sous-marines représentent un espace privilégié de chasse, de repos et de reproduction pour les phoques gris.

photo © Océanopolis
Emblèmes de l’archipel, ces animaux viennent régulièrement pêcher autour des rochers. Ils se reposent par quelques mètres d’eau, couchés au fond, au milieu des roches et des algues et adorent se prélasser au soleil sur les rochers. D’après Jonathan, nous avons 90 % de chance de croiser un individu. Armés de jumelles et de lunettes de soleil, nous sommes attentifs à chaque mouvement sur les roches et observons un silence religieux seulement rompu par le cri perçant d’un huîtrier pie. Ce bel oiseau marin est reconnaissable à son bec et à ses pattes rouge vif qui tranchent avec son plumage noir et blanc. Pour nous aider dans notre repérage, Jonathan nous donne quelques précieux indices délivrés par le Laboratoire d'Études des Mammifères Marins d'Océanopolis (lire notre interview de Sami Hassani, responsable du laboratoire). J’apprends ainsi que les phoques gris communiquent entre eux en émettant une sorte de hululement très particulier. Ces mammifères marins sont capables de plonger jusqu'à 180 m et peuvent rester une demi-heure sous l'eau, mais ils remontent en général toutes les cinq minutes pour respirer.
Une activité ludique et accessible

Émergeant de l’eau, droit devant nous, une grosse tête encadrée de moustaches blanches nous observe avant de disparaître dans un bouquet d’algues. Quelques mètres plus loin, les enfants observent une forme verticale en arc de cercle qui se confond avec les rochers… Jonathan nous confirme qu’il s’agit bien de l’un de nos compères qui fait la « banane », le museau et la queue relevées en l’air, tel un équilibriste ! Une autre tête sort de l’eau. Explosion de rires des enfants. C’est le moment où jamais de nous immerger. Une fois équipés, Jonathan nous dispense un briefing sur le comportement à adopter sous l’eau. « Ne cherchez pas à les suivre, cela ne sert à rien car ils sont craintifs et très rapides. Essayez de trouver un endroit au milieu des algues et attendez qu’un individu vienne vers vous… » Armée de mon caisson, je me glisse doucement dans l’eau à 15°. Les combinaisons 5 mm ne sont pas de trop et permettent surtout aux enfants de flotter. Les plus grands évoluent seuls autour du bateau au mouillage tandis que les petits ne lâchent pas la main de leurs parents ravis de faire découvrir ce paysage marin inédit à leur progéniture. Et quel paysage ! L’eau est translucide et le décor sous-marin illuminé par le soleil matinal est magique… Un cormoran sèche ses grandes ailes noires sur un rocher, tandis qu’un fou de bassan réalise un impressionnant piqué à deux mètres de notre palanquée.

La nature est vraiment généreuse sur cette île et son parfum iodé m’envoûte jusque dans les profondeurs de la mer d'Iroise… Je m’engouffre dans la forêt lumineuse d’himanthales et découvre un décor digne des plus belles légendes de Brocéliande. Commence alors une mémorable partie de cache-cache avec les phoques gris qui prennent un malin plaisir à nous jouer des tours de korrigan… Alors que je crois atteindre mon but, l’animal disparaît subitement et se poste juste au niveau de mes palmes sans que je m’en aperçoive… Résultat, je me retrouve ensevelie par les longues lianes des laminaires enroulées autour du flash et du caisson…

La robe de la femelle est plus claire que celle du mâle et est parsemée de larges taches photo © Océanopolis
Perdant patience, je me mets à photographier une anémone perle (corynactis) et comme pour me narguer, le phoque gris se rapproche de moi… Sa robe claire parsemée de taches indique qu’il s’agit probablement d’une femelle. Son corps fuselé et ses membres développés en nageoires lui assurent un hydrodynamisme avec lequel je ne peux rivaliser. Elle arbore de petits yeux malicieux et une belle paire de moustaches, les vibrisses, qui lui servent d'organe du toucher… Une adorable créature que j’aimerais mieux connaître et immortaliser. Mais les deux drapeaux sont levés sur le bateau, signe du départ. Dommage, je serai bien restée m'amuser avec ces esprits malins… Un sourire s’affiche sur toutes les têtes à bord. « Nous repartons demain à Troyes et nous sommes enchantés de cette randonnée qui nous permet de découvrir tous ensemble les fonds marins » conclue Valérie, la mère de Maxime et Capucine, « les enfants vont pouvoir raconter leur rencontre avec les phoques à leurs copains à la rentrée ! »
Lire notre interview de Sami Hassani, responsable du Laboratoire d'Études des Mammifères Marins d'Océanopolis
Une activité qui a le vent en poupe
Pour Hippocampe Évasion, le succès de la randonnée palmée est incontestable. Près de soixante sorties sont organisées chaque année entre avril et octobre pour observer les phoques gris en PMT dans le sud de l'archipel de Molène. Les sorties sont organisées pour la demi-journée à partir de 39 € par personne, matériel PMT inclus, ou pour la journée complète à 60 € avec pique-nique et canyoning littoral compris. Claude Le Guitton, co-directeur du centre, est le premier à avoir lancé l’activité dans la région en l’an 2000. Après avoir acquis de l’expérience pendant quatre ans au sein de sa propre structure indépendante, Claude s’est associé avec Jonathan Pérez propriétaire d’un centre de plongée afin d’élargir sa clientèle. « La rando palmée et la plongée loisir sont complémentaires dans la mesure où les deux activités peuvent se partager le bateau et les moniteurs et capter les clientèles respectives. »

D’après Claude, la randonnée palmée est plus facile à mettre en place pour les centres de plongée : moins de soucis de sécurité, un équipement PMT moins onéreux et l’encadrement des snorklers compris dans les prérogatives des moniteurs brevetés. « Moins de charges et plus de clients » résume Jonathan en précisant qu’un seul moniteur suffit pour encadrer 20 personnes, la capacité maximale de leurs sorties en PMT. Mais pas d’emballement pour autant. « L’activité doit être bien organisée et une animation pédagogique adaptée est indispensable pour ne pas tomber dans le « promène-couillon » et pour avoir le plus faible impact possible sur l’environnement » explique Claude, qui a consulté le Laboratoire d’Étude des Mammifères Marins d’Océanopolis afin d’adopter une approche respectueuse des animaux. « Nous ciblons l’intérêt de la randonnée palmée sur l’observation des phoques en milieu marin sans évoquer forcément la rencontre avec les dauphins. Nous souhaitons avant tout faire découvrir un écosystème marin unique et transmettre un message pour le préserver. »
Aujourd’hui, 30 % du chiffre d’affaires d’Hippocampe Évasion est assuré par la randonnée palmée, qui est devenue une activité aussi rémunératrice que la plongée sous-marine. « Du côté des clients, la randonnée palmée est accessible à tous et impressionne moins que la plongée bouteille. Pour certain, cela peut être une première étape avant de tenter la plongée sous-marine. »
Pour arriver à de tels résultats, Jonathan et Claude ont développé une communication ciblée et stratégique. Des plaquettes de présentation ont été réalisées en partenariat avec Nautisme en Finistère et des bons cadeaux sont proposés pour capter de nouveaux clients. « La formule des bons a beaucoup de succès auprès de la population locale et notre partenariat avec le voyagiste ATL fonctionne très bien auprès de la clientèle nationale qui apprécie le forfait rando palmée en 2 nuits/3jours. »
Convaincus de l'engouement pour la ballade palmée, Claude et Jonathan ont élaboré un sentier sous-marin entre 2 et 5 mètres de profondeur à quelques coups de palmes du centre pour faire découvrir le milieu marin de façon ludique.

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