René Heuzey

Itinéraire d'un surdoué du caisson

Propos recueillis par Carole Pither
Nous remercions René Heuzey de nous avoir mis à disposition les photos de ses archives personnelles

René Heuzey est actuellement l'un des vidéastes sous-marins les plus prisés au monde. Ses images, tournées dans toutes les mers de la planète, font rêver les téléspectateurs depuis plus de dix ans. Carole Pither a croisé sa route lors de ses débuts de caméraman avec Thalassa en 1992, puis a appris à le connaître sur de nombreux tournages à Marseille et en Corse, avant de réaliser deux films avec lui (Le trésor caché des Mayas et Cozumel). Elle nous dresse aujourd'hui le portrait de ce surdoué du caisson, à la fois angoissé et téméraire.

Lorsqu’il était vieux, René Heuzey portait une belle paire de moustaches. Maintenant qu’il est jeune (et c’est lui qui se décrit ainsi), il s’est débarrassé de ses accessoires de Gaulois même si cela ne se remarque pas au premier coup d’œil. Face à ce cameraman d’exception, la première chose qui vous frappe est plutôt son regard bleu clair, ses yeux couleur ciel de mistral. 


Une petite partie du matériel de tournage de René sur le pont d'un bateau / © DR

Comme c’est souvent le cas, pour ceux qui se trouvent derrière une caméra, les films de René sont beaucoup plus connus que l’homme lui-même. Rares sont les plongeurs qui n’ont pas vu ses images à la télévision, sur Thalassa, Ushuaia, H2O ou sur les Carnets de Plongée de Francis Le Guen. ( Lire les portraits de René sur le site des Carnets de Plongée et des Carnets d'Expédition sur le blog de France 5.) En revanche, ceux qui l’ont croisé lors d’un tournage ne sont pas prêts de l’oublier : sa verve marseillaise et son sens de l’humour pince-sans-rire lui donnent un côté bon enfant même si, en réalité c’est un grand angoissé et, toujours selon lui, pas commode. René, en tournage, c’est surtout 250 kilos de matériel qui encombre le pont d’un bateau ; un caisson énorme qui ressemble à un avion sous-marin et des idées qui fusent comme un détendeur en dérive. 

Des calanques au premier prix d'Antibes

Pour arriver aujourd’hui là où il se trouve, au sommet de son métier, René n’a pas suivi une ligne droite toute tracée. Né loin de la mer, à Lyon, en 1959, il a découvert les quartiers nord de Marseille lors de la mutation de son père huit ans plus tard. La plongée est venue naturellement après la chasse sous-marine, qu'il découvre dans les calanques avec sa bande de copains alors à la recherche de nouvelles sensations. René avoue qu’il était piètre chasseur et que la découverte de la plongée en bouteille lui donnait l’impression qu’il l’avait toujours fait. Sans formation aucune, il plonge avec ses copains jusqu’au jour où l’un d’entre eux est victime d’un accident. Choqué, il se rend compte de la nécessité d’une formation et passe ses échelons (devenus ensuite des niveaux !) dans un club à l’Estaque. Son instructeur est un marin pompier qui forme René à la dure, à réagir comme par instinct à toutes les situations difficiles. Déjà, René aurait dû naître poisson et cette formation ne fait que renforcer ses capacités aquatiques. Mais le travail de René l’entraîne sur la route toute la semaine et il n’a que les week-ends pour se tremper dans sa Méditerranée bien aimée. D’autant plus qu’il vient de se marier et apprend rapidement que sa femme attend un bébé.


Pascal Barnabé, équipé comme un astronaute, avec René à sa gauche qui le filme lors de ses tentatives de record du monde de profondeur / © DR

Comme c’est souvent le cas chez les papas gâteaux, c’est la naissance de sa fille Alexandra, en 1987, qui déclenche l’achat d’un petit caméscope. Ses amis du club de plongée de l’Estaque lui suggèrent de le mettre dans un caisson pour voir ce qui se passe sous l’eau. Ensemble, ils bâtissent une fiction « L’Ariane ou la fin d’un requin d’acier » autour de l’épave d’un sous-marin (l’Ariane) qui gît par 30 mètres de fond près de Saint-Mandrier (83). (Cette épave est actuellement interdite à la plongée loisir sauf autorisation expresse de la Marine Nationale. Ndlr). Ce film de 12’ gagne le prix Dimitri Rebikoff au Festival mondial de l’image sous-marine d’Antibes en 1988. Il obtient un petit contrat de la Banque Populaire pour tourner trois films promotionnels sur la région qui remportent, eux aussi, d’autres récompenses : le trophée Okéanos d’or pour « l’épave du Chaouen », celui de bronze  à Montpellier pour « Au fond, Marseille c’est chouette » et le premier prix mondial d’Antibes pour « Deux Farillons pour oreiller » (sur le naufrage du Liban) en 1989. Emporté par la vague de son succès évident, René transforme son association loi de 1901 en société de production qu'il nomme Label Bleu Production. Il se fait rapidement construire un caisson pour caméra Béta, un énorme sous-marin bleu avec des ailerons détachables en formes d’ailes de raies. Puis, il s’installe dans un petit local du vieux quartier d’Endoume, dans une ruelle à sens unique et sans parking - très pratique pour charger et décharger le matériel de plongée.

Caméraman de choc à Thalassa

René n’y reste assis jamais assez longtemps pour avoir son propre bureau mais court partout à la recherche de contrats. Malheureusement, la guerre du Golfe éclate à ce moment-là, les chaînes de télévision ne diffusent que des images des bombardements et délaissent les tournages sur la faune marine ou les épaves marseillaises. Les clients ne viennent pas, et René, qui a abandonné son salaire fixe pour un rêve, voit les échéances de ses factures arriver avec une rapidité déconcertante. C’est presque la catastrophe lorsqu’il décroche le tournage du tournant de sa carrière : une émission en direct du Seabus de la Comex pour Thalassa sur France 3.


Tournage de l'expédition Lapérouse à Vanikoro en 2005 avec le réalisateur Yves Bourgeois pour Thalassa / Photo © Pierre Larue.

C’était la première fois que René participait à ce genre d’opération et il a tellement peur de mal faire qu’il tourne en continue et bien au-delà de la durée de l’émission. Georges Pernoud  est très satisfait de sa prestation et d’autres propositions de films ne tardent pas à arriver. Quelques années plus tard René a pu remercier Georges pour cette confiance, en lui faisant passer son baptême de plongée lors du tournage des 20 ans de Thalassa aux Seychelles.
Peu de temps après le direct du Seabus, René obtient le contrat pour une série de tournages de la nouvelle émission H2O sur TMC. C’est presque à l’opposé de son travail pour France 3 : il faut tourner un film de 26’ dans la journée ! Parallèlement, il continue d’autres tournages de pub en tant que prestataire, produit ses propres films et adapte sans cesse son matériel aux besoins de l’un et de l’autre.


Tournage de pub en piscine à Monaco avec l'apnéiste Pierre Frolla / © DR

Petit à petit, les épingles en couleur, plantées dans les destinations les plus extravagantes et lointaines de la carte du monde sur le mur, se multiplient à l’infini, tout comme les images sous-marines qui s’accumulent dans le stock du caméraman. Mais, avec l’arrivée des reality-shows en 2001, un subtil changement s’opère dans le paysage audiovisuel. Les téléspectateurs se montrent manifestement plus intéressés par les scènes de la vie quotidienne de quelques jeunes gens gâtés que par celle des poissons. L’utilisation des caméscopes se banalise et chacun peut se mettre dans la peau d’un cinéaste sous-marin pour un minimum d’investissement. De plus, la restriction des budgets pour les quelques documentaires restants agit pour la plupart sur les ‘superflus’, notamment les excédants de bagages des plongeurs. Un tournage sous-marin est obligatoirement très cher : il faut un caméraman et un assistant donc deux salaires, deux billets d’avion et deux fois plus de bagages, sans parler du bateau, et du temps limité de l’immersion. C’est un moment très dur pour René et il se demande s’il ne va pas mettre la clé sous la porte.
Et puis, René a toujours travaillé en vidéo, pas en film. Des années durant, les opérateurs de caméra de cinéma sous-marin se sont un peu moqués de lui avec ses caméras vidéo, prévues pour le petit écran, et ce, jusqu’au jour où l’on a inventé la HD – haute définition. La HD est compatible avec du film et il est maintenant devenu possible d’insérer des images sous-marines en HD dans un long-métrage en 35mm. Bien que nécessitant une formation - et le processus n’est pas à la portée de tout le monde - cette évolution a permis à René de se faire embaucher sur le plus grand projet cinématographique actuellement en cours, le film Océans de Jacques Perrin (Microcosmos).


Réglages de caméra HD pendant le tournage d'Océans, le long métrage de Jacques Perrin ( Galatée Production ), dont la sortie est prévue en 2009 / Plongée profonde en recycleur à -100m / © DR

Des aventures rocambolesques

Il faut simplement espérer que d’ici la fin du tournage, René ne se fera pas marcher dessus par un éléphant, mordre par une murène ou bousculer par un requin… Car depuis une quinzaine d’années, René a bel et bien vécu ces situations, et bien d’autres encore plus graves qui ont failli le mettre définitivement hors jeu. Ce n’est pas qu’il soit insouciant – bien au contraire – mais ce sont les risques du métier de caméraman sous-marin qui subit les aléas des conditions de tournage.


Tournage d'équilibriste en Islande pour les Carnets d'expédition de Francis Le Guen / René filme le point zéro de la bombe atomique à Mururoa / © DR

Pour l’éléphant, c’était en Afrique, pendant le tournage d’un des films de Francis Le Guen pour la série « Carnets d’Aventure » . Une fois son épaule remise en place, René a béni l’éléphant qui, selon lui, lui avait marché dessus pour fuir un crocodile, lui sauvant ainsi la vie ! Soit. Mais il n’est pas courant de se trouver en train de filmer sous les pieds d’un éléphant. René a toujours aimé l’animalier et peut raconter un tas d’histoires sur ses interactions avec des requins, des raies mantas, des barracudas ou des dauphins. L’épisode avec la murène s’est passé lors du tournage d’un documentaire sur les requins de Rangiroa (Tuamotu – Polynésie) avec Alexandra Cousteau. Le récit complet de ses aventures, se trouve sur le site de l'auteur avec ses propres mots. À ne manquer sous aucun prétexte !


Ce léopard de Djibouti est visiblement tombé amoureux de la bonnette anti-vent de la caméra de René / Normalement, on met des glaçons dans le pastis - ici on a mis le Marseillais dans les glaçons... / © DR

Ce qu’il ne dit pas, et ce qu’il faut savoir sur les habitudes de René, c’est qu’il s’était déchaussé pour mieux stabiliser le caisson, et que le même accident avait déjà failli lui arriver au Mexique, dix ans auparavant ! À cette occasion, il filmait un poisson-chat de Cozumel que le divemaster local tentait de faire sortir de son trou en utilisant un petit poisson mort comme appât. René avait ôté ses palmes pour mieux se caler contre le récif – il avait même démonté un aileron du caisson – quand une murène arrive par derrière, passe entre ses jambes, et mord le doigt du divemaster en prenant l’appât.
Il y aurait largement de quoi faire un film sur quelques autres épisodes de la vie de René. Il n’est pas courant de se servir de tête de proue à un sous-marin nucléaire, voir de tomber en panne d’air au fond d’une buse de barrage où il s’est fait aspirer par accident. On pourrait même en faire une fiction – le problème serait de trouver un autre caméraman capable de la tourner !


René au côté d'Albert Falco, à la Martinique / © DR

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