Sharkwater
Requiem pour les Seigneurs de la Mer

Propos recueillis par Laëtitia Scuiller
©2007 Sharkwater Productions. DR.

L'homme qui murmure aux ouïes des requins, le Michael Moore des océans... Avec la sortie de son film Sharkwater, Les Seigneurs de la mer en VF, Rob Stewart inspire les critiques du monde entier et surtout lance un cri d'amour à des animaux qui n'en ont jamais reçu. Malmenés par les médias et par le mythe fallacieux des Dents de la mer, les requins n'ont jamais suscité auprès du grand public autre sentiment que la peur voir l'horreur. C'était sans compter sur la volonté de ce jeune Canadien de 27 ans qui se pose en brillant avocat et nous livre un plaidoyer convaincant pour prouver le caractère inoffensif des squales et leur rôle essentiel pour l'équilibre de l'écosystème sous-marin. Un à un, le réalisateur fait tomber les clichés et préjugés qui ont causé tant de tort à cette espèce en voie de disparition et nous rappelle qu'on a plus de chances d’être tué par un distributeur de soda que par un requin. Si les images sous-marines ne sont pas exceptionnelles et si Rob Stewart est un peu trop souvent mis en scène et torse nu, le documentaire a le grand mérite de réhabiliter les seigneurs de la mer et de sensibiliser le grand public sur le trafic d'ailerons de requins qui provoquera une véritable tragédie écologique si nous restons les bras croisés. Autant vous prévenir : de ces 90 minutes d'images fortes voire insoutenables montées sur une B.O poignante (Portishead, Ali Farka Touré...), on en ressort avec un fort sentiment de dégoût et de culpabilité, mais le documentaire finit néanmoins sur une note optimiste et sur la capacité de l'homme à réagir. Primé dans tous les festivals américains et canadiens, le film "Les seigneurs de la mer" sort le 9 avril dans les salles françaises.

Nous avons rencontré Rob Stewart lors de l'avant-première du film à Paris et l'avons interviewé.

Lire notre portrait de Rob Stewart

Plongée On Line : Vous êtes photographe sous-marin de métier, qu’est-ce qui vous a motivé pour passer derrière la caméra et réaliser un documentaire sur les requins ?

Rob Stewart : En tant que photographe sous-marin, j’avais déjà publié plusieurs articles dans de grands magazines pour dénoncer les pêches illégales aux Galàpagos et pour sensibiliser les lecteurs sur le triste sort des requins dans le monde. Puis avec l’aide de quelques amis, on a créé un fond commun dans l’intention d’inciter les lecteurs à faire des dons pour financer un bateau de surveillance aux Galàpagos. Au final, on a récolté très peu d’argent et je me suis vite rendu compte de l’inefficacité de ces actions. La presse n’était vraiment pas le média approprié pour toucher le grand public. C’est à ce moment que j’ai décidé de faire un film pour sensibiliser le plus de gens possible. Face à l’urgence de la situation, il fallait foncer et peu importait mon âge ou mon inexpérience dans le domaine de la vidéo. À force de persévérance, j’ai finalement réussi à convaincre plusieurs personnes de me suivre dans mon projet.

POL : Tout au long du film, vous êtes mis en avant dans une série d’aventures ( sabordage  d’un bateau pirate, espionnage, corruption, arrestation, hospitalisation… ) Toute cette mise en scène autour de vous était-elle vraiment nécessaire ?

R.S. : Je crois que c’est ma personnalité qui fait que le film est accessible à un public qui en temps normal n’irait jamais au cinéma pour voir un documentaire animalier. Les gens sont certainement plus sensibilisés parce qu’ils n’ont pas à faire à un vieux scientifique  de 55 ans avec une barbe grise. Ce qui les intéresse, c’est de voir un jeune qui se démène pour sauver les requins et qui risque sa vie pour faire la lumière sur le trafic d’ailerons.

POL : Pourquoi avez-vous décidé de rejoindre l’activiste Paul Watson, dont l’action extrémiste est souvent controversée ?

R.S. : Au départ, je voulais réaliser un beau film sous-marin sur les requins pour faire changer la perception générale à leur égard, une sorte d’anti-Dents de la mer en quelque sorte. J’ai décidé de commencer le tournage aux Galàpagos, connus pour leur exceptionnelle concentration de squales. Nous cherchions un bateau abordable et non spécialisé dans les croisières touristiques pour accéder aux sites de plongée. À ce moment-là, Paul Watson était en pleine campagne de protection des requins dans la région. Je lui ai donc demandé si nous pouvions embarquer à bord de l’Ocean Warrior, sans penser que cela nous mènerait dans cette aventure ! J’admire l’action de Paul Watson qui n’attend pas que les institutions décident pour réagir. Il est extrémiste quand il n’y a plus aucune solution pour intervenir pacifiquement. La plupart du temps, son action pallie au manque de contrôle des réglementations internationales en matière de préservation des océans qui sont peu respectées dans certaines régions. Grâce à lui des milliers de mammifères et d’animaux marins ont pu être sauvés. Je crois profondément que ce sont les individus qui font avancer les choses et j’espère qu’à travers l’histoire de Sharkwater le public se rendra mieux compte de son efficacité.


Opération sabordage contre un bateau équatorien pratiquant le shark finning, à bord de l'Ocean Warrior, bateau de l'activiste Paul Watson.

POL : Dans votre film, vous dénoncez la pêche illégale de requins pratiquée par des petits bateaux de pêche du Costa Rica et de l’Équateur. Pourtant, les nations les plus dévastatrices se trouvent en Europe où les flottes de pêche sont plus puissantes et mieux équipées.

R.S. : Nous avons délibérément utilisé quelques exemples pour dénoncer une pratique globale, mais c’est impossible de traiter de tous les cas en un seul documentaire. Nous avons opté pour le Costa Rica et pour l’Équateur car ce sont deux régions emblématiques pour rencontrer des populations de requins. Il y a quelques années, lors d’un reportage photo sur les requins marteaux, je me suis retrouvé face à une vision d’horreur : plus de deux cents requins mutilés et agonisants suspendus à une palangre longue de plus de 60 mètres. J’ai tout de suite réalisé le paradoxe de la situation : je me trouvais dans une des régions les plus protégées du monde, un site classé par l’UNESCO sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité et protégé par l’armée équatorienne… J’ai donc décidé de commencer le film dans cette région pour dénoncer l’illusion de cette protection internationale. Dans le film, nous insistons sur le fait qu’une centaine de requins sont tués chaque année, et naturellement, les petits pêcheurs costaricains ou équatoriens ne sont pas les seuls responsables. Le problème ne vient pas plus d’Europe que d’Amérique du sud, il est international. Il existe actuellement très peu de limitations sur la pêche aux requins. De plus, les quotas qui sont fixés ne prennent pas assez en compte les avis scientifiques et quand elles sont actées les interdictions de la pratique de shark finning sont rarement mises en application…


Pendant les 90 minutes du documentaire, pas moins de 15 000 requins ont été tués pour finir dans des bols de soupes.

POL : D’après le groupe de spécialistes de requins de l’IUCN  (Union mondiale pour la Nature), la mesure la plus efficace pour limiter le shark finning (coupe d'ailerons de requin) est d’exiger que les requins soient débarqués intacts dans les ports, qu’en pensez-vous ?

R.S. : Une dizaine de pays a adopté cette réglementation qui a l’avantage de limiter considérablement les prises, dans la mesure où un requin entier prend beaucoup plus de place à bord et qu’il nécessite des moyens de conservation coûteux. Cette mesure efficace devrait être étendue à l’ensemble des pays pêcheurs de requins. Actuellement, Bruxelles impose de ramener les corps des requins, mais cette mesure est facilement contournable, puisque les carcasses et les ailerons peuvent être débarqués dans des ports différents, et sont même souvent débarqués dans le même port sans aucun contrôle ! Il est alors impossible de vérifier si le nombre de carcasses correspond au nombre d'ailerons.

POL : Et que pensez-vous du shark feeding (nourrissage des requins), une activité très prisée par certains plongeurs et pratiquée dans des régions très touristiques ?

R.S. : La prise de conscience est l’un des plus grands enjeux du futur des océans. La plupart des gens ne savent pas ce qui se passe dans les océans puisqu’ils ne peuvent pas le voir de leurs propres yeux. Les gens ne réalisent pas que l’on gâche chaque année près de 20,5 tonnes de poissons pendant que 8 millions de personnes meurent de faim. Ils ne savent pas que 90 % des plus gros poissons ( thons, morues, espadons, requins, raies, flétans ) ont disparu et que le secteur de la pêche est en train de s’effondrer. L’industrie du tourisme permet de préserver les lions et les éléphants en Afrique du sud, et peut contribuer de même à sauver les requins. Le problème, c’est de trouver les requins dans l’immensité des océans. Contrairement aux idées reçues, les requins ne sont nullement attirés par l’homme. J’ai moi-même passé des milliers d’heures en plongée sans voir un seul requin. D’où la nécessité de mettre de la nourriture dans l’eau pour les appâter. À ce jour, aucune étude scientifique n’a prouvé que cette pratique provoquait une croissance de morsures de requins chez l’homme, et aucun plongeur n’a, à ma connaissance, été tué pendant ce genre d’activité. Je pense que plus les gens se rapprocheront des requins sous l’eau et plus leur image se bonifiera. Je suis donc pour le shark feeding à condition qu’il soit réalisé en toute sécurité pour les plongeurs bien sûr.

POL : Sharkwater a rencontré un vif succès au Canada et aux Etats-Unis, et sort actuellement dans les salles européennes. Quelles sont vos attentes ?

R.S. : Le documentaire a eu un énorme succès au Canada dès le premier week end, équivalant aux entrées de Bowling for Colombine et d‘Une vérité qui dérange. Il a bien marché aux Etats-Unis et est même sorti en janvier dernier à Singapour où la soupe d'ailerons de requins est encore vendue dans les restaurants. J'espère que les Européens seront nombreux à venir le voir, mais le plus important pour moi, c'est que les spectateurs changent leur point de vue par rapport aux requins. J’aimerais que l’image du tueur des Dents de la mer laisse la place à celle d’un animal en danger qu’il faut protéger. Comme pour les baleines et pour les dauphins, plus l’opinion générale s’intéressera à leur cause et plus importantes seront les chances de réglementer leur pêche. J’espère que le film permettra d’aller plus loin au niveau de la protection des requins. Il faudrait commencer par interdire le shark finning partout dans le monde et ensuite créer une commission internationale pour les requins comme il en existe pour les baleines ou les thons. J’aimerais que les spectateurs réalisent que le rôle naturel des requins est essentiel pour la survie des humains. Nous vivons sur cette planète comme si nous étions séparés de l’environnement, et pourtant si nous pouvons vivre sur cette planète, c’est en partie grâce à l’océan qui fournit 70 % de l’oxygène que nous respirons et qui absorbe chaque année un tiers du dioxyde de carbone que nous émettons.Si, après avoir visionné Sharkwater, les gens réalisent que notre mode de développement actuel est nuisible à notre bien-être, alors nous aurons fait avancer les choses. Plusieurs personnes se sont déjà inspirées du film pour agir, et c’est pour moi la plus belle des récompenses. Une quinzaine d’adolescentes originaires du Canada est ainsi parvenue à récolter plus de 1000 dollars canadiens pour lancer un programme de conservation en faveur des requins et le nombre d’associations de protection des requins s’est multiplié ces derniers mois.

POL : Vous soutenez de nombreuses associations qui luttent pour la protection des requins dans différentes régions du monde, leurs actions sont-elles complémentaires ?

R.S. : Il y a de plus en plus d’associations reconnues qui oeuvrent pour la même cause, mais la plupart d’entre elles travaillent encore trop dans leur coin avec des moyens différents. Si elles se rassemblaient sous une même bannière, en évitant les querelles intestines, elles auraient ainsi plus de pouvoir pour faire du lobying et pour imposer une commission internationale dédiée aux requins. La coalition Shark Alliance, qui regroupe 49 associations membres, se bat ainsi dans toute l'Europe en collaboration avec le WWF, la Fondation Nicolas Hulot et Greenpeace pour faire adopter un plan d'action européen qui interdise totalement l'enlèvement des ailerons à bord des navires et la pêche des requins en danger d'extinction. L’association Wild Aid, quant à elle, travaille sur le terrain en Asie pour démystifier les pseudo vertus de la soupes aux ailerons de requins pour la longévité ou contre les pannes sexuelles. L’action d’Oceana se concentre sur l’évolution des lois et des réglementations. Enfin, Paul Watson et l’équipage du Sea Shepherd jouent un rôle de contrôle dans les régions où le shark finning est sans limites et attire l’attention du grand public sur cette pratique.

POL : Après Sharkwater, d’autres projets avec les requins ?

R.S. : Avant de me lancer dans tout autre projet, je dois encore assurer la promotion du film, qui sort un peu partout dans le monde et qui devrait, d’ici un an, sortir dans les salles IMAX 3D. L’été prochain, je vais encadrer un groupe de journalistes issus de la presse généraliste anglaise pour continuer à faire découvrir l’univers des requins et à les admirer. L’expérience de Sharkwater m’a convaincu de l’impact du message que l’on peut délivrer au grand public et je suis encore plus motivé pour réaliser d’autres films. Je travaille en ce moment sur un projet de série TV qui suivra un groupe de jeunes scientifiques et spécialistes de l’image tous engagés pour la conservation des océans. Le but est de sensibiliser le public à la protection des océans tout en les divertissant. Tous les ingrédients seront réunis pour attirer les spectateurs : un bateau qui parcourt les océans, une quinzaine de jeunes beaux, bronzés et passionnés qui s'interrogent et qui s'engagent pour préserver les océans, des histoires d'amour et de l'aventure.


Les morts liées aux requins sont 20 fois moins importantes que celles causées par les éléphants ou les tigres.

©2000 - Plongee On Line