Texte et photos © Patrick Louisy

En 1869, après 10 ans de travaux , le canal de Suez est mis en service, permettant le passage des navires entre la Mer Rouge et la Méditerranée. D’abord impropre à toute vie marine (car il traverse des lacs sursalés), le canal permettra progressivement le passage vers la Méditerranée d’espèces originaires de Mer Rouge. Ces immigrés sont qualifiés de « lessepsiens » en référence à Ferdinand de Lesseps, le père de ce projet. Au total, les scientifiques recensent aujourd’hui plus de 500 espèces lessepsiennes en Méditerranée Orientale, dont une soixantaine sont des poissons. Curieusement, les échanges d’espèces entre les deux mers se font presque à sens unique, seules quelques rares espèces méditerranéennes ayant colonisé avec succès l’extrême nord de la Mer Rouge. L’une des raisons peut être le niveau un peu plus élevé de la Mer Rouge, mais le « déficit d’espèce » de la Méditerranée Orientale peut aussi expliquer qu’elle fonctionne comme mer d’accueil, contrairement à la Mer Rouge dont la biodiversité est déjà très élevée.

Impossible, lorsqu’on plonge à Kas, de ne pas tomber sur des espèces lessepsiennes. Vous survolez un herbier vert tendre ? C’est pour découvrir que les cymodocées y sont mêlées d’une herbe aux feuilles courtes et larges, Halophila stipulacea, originaire de Mer Rouge (et souvent dominante). Vous remarquez un curieux concombre de mer annelé d’un noir violacé, un gastéropode évoquant un lambi miniature, un calmar aux longues nageoires ondulantes, des poissons d’allure bizarre ? Tous descendent de quelque ancêtre qui a traversé le canal de Suez…


Une herbe, des gastéropodes et un concombre de mer tous originaires de Mer Rouge.

Les études BSM réalisées à Kas, qui se sont essentiellement intéressées aux poissons, ont permis de recenser une dizaine d’espèces originaires de Mer Rouge parmi les quelques 90 espèces de poissons rencontrées, soit un peu plus de 10 %. Mais en examinant les données site par site, la proportion d’espèces lessepsiennes varie entre 11 % et plus de 20 %. En nombre d’individus maintenant, les poissons lessepsiens représentent 5 à 18 % selon les endroits. Des chiffres qui sont loin d’être négligeables !

Voici quelques exemples de poissons lessepsiens que vous avez toutes chances de rencontrer si vous plongez à Kas.

Le poisson-lapin à queue tronquée

Siganus luridus, 20-25 cm.
C’est bien entendu à la forme de sa queue (à bord droit ou légèrement convexe) que ce poisson doit son nom spécifique. Sa coloration est étonnamment variable : parfois claire, marbrée, bicolore… mais le plus souvent très foncée. Les individus d’un même secteur semblent mener chacun leur vie, même s’ils se regroupent transitoirement, au hasard de leurs déplacements. Ce poisson n’est pas vraiment solitaire, disons plutôt indépendant.

 
Groupe mixte de poissons-lapins à ventre strié (clairs) et de poissons-lapins à queue tronquée (foncés).

Le poisson-lapin à ventre strié

Siganus rivulatus, 25-30 cm.
Un peu plus élancé que le précédent, ce poisson-lapin se reconnaît à sa queue légèrement fourchue (avec des pointes) et à ses lignes longitudinales jaunes, surtout dans la moitié ventrale. Contrairement à son proche cousin, il montre une nette tendance grégaire. Il évolue en petits groupes s’arrêtant pour brouter de concert avant de repartir un peu plus loin, un peu à la manière de la saupe (avec qui on pourrait d’ailleurs parfois le confondre).

 Une vision rare à Kas : des saupes broutant avec des poissons-lapins à venre strié.

D’après les recensements réalisés, les deux espèces de poissons-lapins totalisent près de 60 % de tous les poissons végétariens rencontrés, et jusqu’à 83 % dans certains sites. Ils comptent parmi les espèces dominantes à Kas, et les pêcheurs les considèrent vraiment aujourd’hui comme des poissons du coin. C’est d’ailleurs sans doute à ces poissons que l’on peut imputer la raréfaction considérable de la saupe en Méditerranée Orientale. Lors des deux voyages Bio Sous-Marine à Kas, on n’a pas vu plus de quelques saupes pour des milliers de poissons-lapins.

Le poisson-écureuil

Sargocentron rubrum, 18-20 cm.

Cette espèce caractéristique partage pour l’essentiel les mœurs et l’habitat de l’apogon méditerranéen, lui aussi orné d’une livrée rouge. Dans la journée, on l’observe plus ou moins fugitivement dans les cavités, les zones d’ombre des éboulis, parfois en petits groupes. Lors des plongées de nuit, en revanche, ce poisson sort en chasse, et se révèle relativement abondant dans les secteurs rocheux riches en abris. Il a alors un comportement solitaire.

La bourse réticulée

Ce cousin des balistes (dont il se différencie par une première dorsale constituée d’une seule longue épine) est assez rare à Kas. Il s’y rencontre essentiellement dans les herbiers ou à proximité (en d’autres endroits, on peut aussi le trouver entre sable et rocher). Ses capacités d’homochromie sont assez étonnantes.

Le poisson-hachette

Pempheris vanicolensis, 12-15 cm.

Ce petit poisson très particulier ne se rencontre à Kas que dans certaines cavités très sombres, et apprécie apparemment un fort mouvement d’eau. On a pu l’observer sur le site du Canyon, vers 15 m dans les recoins d’une faille obscure traversée par un courant quasi permanent. Mais c’est surtout près de la surface qu’on a des chances de le rencontrer, dans des cavités complexes balayées par le va-et-vient des vagues.

Le labre nain d’herbier

Pteragogus pelycus, 10-15 cm.


La femelle (à gauche) a une tête plus pointue que le mâle.

De coloration variable selon la taille, le sexe ou l’humeur, ce petit poisson fréquente essentiellement les zones d’herbier (Halophila, cymodocées, posidonies), ou les habitats mixtes de sable et roche à proximité des herbiers. C’est un poisson relativement fréquent à Kas, du moins pour ceux qui arrivent à le reconnaître ! Si l’on excepte les girelles, c’est le labre que l’on rencontre le plus dans son habitat, où manquent les diverses espèces de crénilabres qui fréquentent d’ordinaire les herbiers sur nos côtes.

Le poisson-flûte

Fistularia commersonii, 1-1,5 m.


Ce poisson franchement bizarre a été signalé pour la première fois en Méditerranée Orientale en 2000. Aujourd’hui, il est répertorié jusqu’à Lampedusa, une île au sud de la Sicile. Quelques premiers poissons-flûtes sont apparus à Kas en 2002. En 2004, on en rencontrait à chaque plongée, sur tous les sites, des grands adultes de 1,20 m jusqu’à des juvéniles de 25-30 cm. En 2007, bien que toujours présente, l’espèce était nettement moins abondante.

Suite : Voyager, plonger et visiter la région de Kas

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