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Alors que certaines populations de dauphins à long bec vivent en pleine mer, à des centaines de milles des terres les plus proches, d’autres sont côtières. Chez ces dernières, on voit souvent des groupes se rassembler au cours de la journée dans des baies ou autres zones abritées ; c’est par exemple le cas aux îles Hawaï (Pacifique central) et Fernando de Noronha (Atlantique, au nord-est du Brésil), ainsi qu’en Mer Rouge, dans les lagons de deux récifs du large, au sud de Marsa Alam : Shaab Samadai et Shaab Sataya.

Banc de dauphins à long bec dans le lagon de Shaab Samadai. © Patrick Louisy
Les principales données bibliographiques dont on dispose sur l’espèce concernent les dauphins d’Hawaï (assez semblables à ceux de Mer Rouge), qui ont été étudiés par une équipe de scientifiques pendant plus de 10 ans. S’y ajoutent les observations réalisées à l’occasion d’un voyage d’étude Bio Sous-Marine à Shaab Samadai (« Dolphin House ») en 2003, puis d’un autre à Shaab Sataya (« Dolphin Reef ») en août 2007. D’autres travaux ont été menés à partir de 2004 à Shaab Samadai par des chercheurs Italiens et Égyptiens, mais les résultats ne sont qu’imparfaitement publiés.
A Shaab Samadai comme à Shaab Sataya, le récif en croissant enserre une sorte de lagon assez peu profond (4 à 12 m en général), quoique largement ouvert sur le large. Là, chaque jour ou presque, se rassemblent des dizaines de dauphins à long bec, qui passent la journée dans le lagon avant de repartir dans l’après-midi.

Couple de dauphins à long bec, mâle au premier plan. © Patrick Louisy
Repos le jour et chasse la nuit
Les cétacés arrivent habituellement tôt le matin dans le lagon, souvent en plusieurs groupes successifs, et entrent dans une phase de repos, nageant lentement au dessus d’étendues de sable clair en groupes compacts et très coordonnés. On ne peut pas dire que les dauphins dorment, à la manière dont on comprend habituellement ce terme. Mais lors des phases de repos, ils interrompent toute émission sonore, y compris les clics d’écholocalisation : la vision reste alors le seul moyen de détecter d’éventuels ennemis, et c’est sans doute la raison pour laquelle ils choisissent des fonds sableux bien dégagés.

Dauphins à long bec en phase de repos : vitesse lente, groupe compact et coordonné. © Patrick Louisy
Les dauphins à long bec ne dorment-ils que d’un œil ? Ce phénomène a été démontré chez le grand dauphin et quelques autres, qui ne ferment qu’un œil à la fois, ce qui correspond à la mise en repos d’un seul hémisphère cérébral. A Shaab Samadai, lors des phases de repos évident, on a vu plusieurs individus avec un œil fermé, l’autre œil (que l’observateur ne pouvait pas voir) étant sans doute ouvert car les dauphins se déplaçaient de façon très coordonnée. Ainsi, il est probable (quoique non prouvé) que les dauphins à long bec, eux aussi, mettent un hémisphère au repos à la fois.
Au cours de la journée, des périodes actives peuvent s’intercaler entre les phases de repos. Puis, en général dans l’après-midi, le niveau d’activité augmente notablement, avec en particulier des manifestations aériennes telles que claquements de queue, éclaboussures et sauts. Les déplacements se font alors plus importants et plus rapides, les dauphins se dirigent vers le large, puis reviennent pour repartir un peu plus tard, ce va-et-vient pouvant se répéter plusieurs fois jusqu’à ce que les animaux quittent définitivement la baie, souvent en groupes successifs.
Les dauphins à long bec d’Hawaï (et d’ailleurs autant qu’on puisse en juger) se nourrissent de nuit. Ils peuvent chasser à plus de 250 m de profondeur, leurs apnées dépassant alors 4 min. Dans le Pacifique, ils capturent des poissons de profondeur ne dépassant guère 10 à 20 cm, des petits calmars profonds et des crevettes. A Shaab Samadaï, ils consomment en particulier des petits céphalopodes (on voit de grandes quantités de leurs becs cornés dans les excréments des dauphins) et des poissons pouvant dépasser 20 cm (une régurgitation observée).

En phase active, les dauphins à long bec sont parfois très joueurs : ils partent dans tous les sens ! © Patrick Louisy
Le lendemain matin, le même groupe semble revenir dans la baie, mais les apparences sont trompeuses ! A Hawaï, les chercheurs ont constaté que seuls quelques individus revenaient dans une même baie d’un jour à l’autre. A Shaab Samadai, on a pu identifier (en particulier grâce à leurs cicatrices) des individus qui revenaient plusieurs jours de suite, tandis que d’autres, quoique très reconnaissables, n’étaient vus qu’une fois. Si le groupe semble comparable d’un jour à l’autre, c’est probablement parce que les dimensions de la baie déterminent le nombre de dauphins qu’elle peut accueillir. Ainsi, le lagon de Shaab Samadai héberge en général de 30 à 50 dauphins, tandis que le lagon de Shaab Sataya, nettement plus grand, peut en abriter plus de 150.
Une vie très sociale
Les dauphins à long bec sont éminemment grégaires, et l’on ne voit jamais d’individus isolés. Contrairement à d’autres espèces, ils ne semblent pas former des groupes familiaux, mais s’associent plutôt par catégories (mâles célibataires, adultes accompagnés de bébés, etc.) qui constituent souvent des sous-groupes de rassemblements plus importants. Lors de leurs phases d’activité, les échanges sociaux sont nombreux : poursuites, caresses des ailerons ou du museau, accouplements réels ou simulés (une position d’accouplement n’a pas forcément une signification sexuelle : pensez à une vigoureuse embrassade chez nous…). Moins accessibles et pourtant fondamentales, les communications sonores ont aussi une importance considérable ; le dauphin à long bec est l’un des plus bruyants que l’on connaisse ! Sifflements divers et clics d’écholocalisation comptent parmi les sons perceptibles à l’oreille humaine.

Accouplement : le mâle est en dessous. Notez qu’il ne s’agit pas forcément d’une affaire très privée ! © Patrick Louisy
Enfin, le dauphin à long bec est célèbre pour ses capacités de voltige, le nombre et la nature des manifestations aériennes étant corrélé au niveau d’activité du groupe : claquements de queue, claquements du dos ou de la partie antérieure du corps, sauts courbes, sauts de saumon, et la fameuse vrille (ou spin) qui a valu à l’espèce son nom anglais de Spinner Dolphin.
Références :
NORRIS (K.S.), WÜRSIG (B.), WELLS (R.S.) & WÜRSIG (M.), 1994. The Hawaiian Spinner Dolphin. University of California Press. 408 p.
LOUISY (P.), 2003. Three-day survey of dolphins in Shaab Samadai (14th 16th October 2003) Study Report, Peau-Bleue, 41 p.
[téléchargeable sur le site www.subaquapixel.net/peaubleue.php?page_id=134 ]

Banc de dauphins à long bec à Shaab Samadai. Ici, la position « d’accouplement » n’a certainement pas une signification reproductrice : il s’agit de deux mâles ! © Patrick Louisy
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