Qu'elle soit douce ou iodée, marécageuse ou translucide, il ne peut s’empêcher d’y tremper ses palmes. L’eau, Yves Lefèvre la connaît sous toutes ses couleurs et sous presque toutes les latitudes. Mais ce qu’il recherche avant tout ce sont les rencontres avec ses habitants… Depuis ses premières immersions à 13 ans avec la fédé, ce guide naturaliste spécialisé dans la photo et la vidéo sous-marines animalières a fait connaissance avec les espèces les plus fascinantes des océans et des fleuves... De retour d’un repérage en Amazonie pour sa prochaine expédition plongée avec Aquarêv, Yves Lefèvre s’apprête aujourd’hui à tourner de nouvelles images sur les requins marteau de Malpelo, avant de faire cap vers la Polynésie pour immortaliser les comportements amoureux des baleines de Rurutu.
Rencontre avec un guide naturaliste passionné et précurseur de l’écotourisme sous-marin.

Photo@Christian Pétron
« C’est une région absolument vierge de toute présence humaine. Les militaires, braconniers et indiens ne s’y aventurent jamais par crainte des nonos (petits moustiques noirs omniprésents sur les rives du fleuve). Et c’est justement parce que personne n’y va que nous avons choisi cette région pour l’expédition » explique Yves Lefèvre aux plongeurs voyageurs qui assistent à la conférence Aquarêv de ce mardi 23 mai. « Parce qu’elle est protégée, cette savane inondable de l’Orénoque abrite une faune exceptionnellement riche… On peut donc facilement y observer des piranhas, caïmans, serpents, rongeurs, tapirs ou encore des félins comme l’ocelot et le jaguar… » Sourires dans l’assemblée : le séjour s’apparente plus à une opération commando dans la jungle qu’à un voyage plongée…

Conférence sur l'expédition plongée Amazone et Orénoque
À la rencontre de la faune d’eau douce de l’Amazone
« Les conditions de confort sont très spartiates et mieux vaut avoir une bonne condition physique pour transporter le matériel et supporter la chaleur très humide » poursuit Yves Lefèvre, « ce voyage s’adresse à des gens passionnés qui veulent vivre une véritable aventure. » L’aventure, le conférencier en parle en connaissance de cause puisqu’il revient tout juste d’un repérage dans la partie amazonienne de la Colombie, où la végétation est si dense que les Indiens locaux eux-mêmes se perdent en cours d’expédition… Malgré cette mésaventure, qui s’est bien terminée grâce au téléphone satellite, Yves Lefèvre demeure séduit par la richesse de la biodiversité de cette région préservée du sud est de la Colombie.

Photos d'un tapir et d'une raie d'eau douce prises lors de la dernière expédition en janvier 2006
« Dans les trous d’eau noire de la forêt amazonienne, il est possible de rencontrer en PMT des aiguilles électriques tandis que les eaux claires des cano Negro offrent des opportunités de plongées avec de petites raies pastenagues, de magnifiques tortues et une multitude de poissons ornementaux… » Subjuguées par les magnifiques images qui défilent et plus ou moins convaincues de leur participation au voyage, les 40 personnes présentes à la conférence suivent attentivement le récit du naturaliste… Cinq d’entre elles se sont déjà décidées à participer à cette expédition inédite. Ils partiront en janvier 2007 et sillonneront en 20 jours les affluents de l’Orénoque et de l’Amazone, les pieds chaussés de pataugas et les stabs et détendeurs dans le sac à dos... Peut-être auront-ils la chance de croiser en chemin les dauphins roses du lago Taroto ou les loutres géantes de « La Ventana »…
Des safaris tigres aux expéditions piranhas
Qui d’autre qu’Yves Lefèvre pouvait imaginer des explorations plongées dans les eaux nébuleuses de contrées inconnues à la rencontre d'étranges espèces aquatiques... Éternel amoureux de la mer et de Dame nature, le guide naturaliste tient à faire partager ses découvertes et fait figure de référence en matière d'exploration plongée en Polynésie française… Rien pourtant ne prédestinait un tel parcours à ce blondinet qui fait ses premières bulles dans les piscines parisiennes et donne ses premiers coups de palmes en mer d'Iroise. Après un cursus de secouriste à la protection civile et un monitorat de plongée en poche, s'ensuivent quelques errances en mer rouge, en Indonésie et dans le Pacifique... C'est à Rangiroa en 1984 que se crée le déclic. Subjugué par la concentration exceptionnelle de la faune pélagique, Yves Lefèvre crée le Raie Manta Club, qui marque le début du développement de la plongée aux Tuamotu.

Briefing au Raie Manta Club de Rangiroa avant une immersion dans la passe avec les requins gris de récif
En quelques années, Rangiroa s'impose dans le top ten des destinations mondiales de plongée et représente l'Éverest des plongeurs en quête de sensations fortes et de rencontres avec "le gros". Les aquanautes viennent des 4 coins des océans pour arpenter les passes et observer les requins gris de récifs qui s’y concentrent par plusieurs dizaines jusqu’à former des « murs ». Sans oublier les fréquents passages des raies manta et raies léopard ni la présence des dauphins, tortues, perroquets et autres napoléons le long du tombant extérieur... Spécialisé dans l’approche de la faune pélagique, le Raie Manta Club accueille encore aujourd’hui des photographes et vidéastes sous-marins du monde entier… Des images exceptionnelles ont ainsi été réalisées par les prestigieuses équipes audiovisuelles de la Calypso, du film Atlantis de Luc Besson, ou encore de l’émission Ushuaïa de Nicolas Hulot… Des photographes de renom tel que David Doubilet trempent régulièrement leurs appareils dans les passes pour en immortaliser les rencontres féeriques…
Des images pour déclencher la fibre écologique
Si Yves Lefèvre accueille volontiers ses confrères en Polynésie et collabore avec eux, il n’en produit pas moins ses propres images. Il dirige aujourd’hui la filiale polynésienne de Cinémarine, dont le président fondateur n’est autre que Christian Pétron, illustre réalisateur et chef opérateur qui a entre autres supervisé les images sous-marines du Grand Bleu. Yves a ainsi participé en tant que chef op au tournage des documentaires Le lagon des raies Manta et La danse des Baleines. Depuis un an, il tourne avec Christian Pétron pour Les animaux amoureux, un documentaire de Laurent Charbonnier produit par MC4 qui sera diffusé en salle en 2007. Équipés de caméras HD et de recycleurs, les vidéastes ont déjà immortalisé de belles parades nuptiales de tursiops dans la passe de Tiputa ainsi que quelques scènes uniques d’allaitement de baleines à bosse à Rurutu, dans les îles australes. « Notre but est de déclencher la fibre écologique des spectateurs. Nous essayons de sensibiliser le grand public par la beauté des images afin de le familiariser avec l’univers marin… Un univers méconnu et fragile qu’il nous faut protéger à tout prix » précise Yves Lefèvre.

Yves sur le tournage des Animaux Amoureux pour filmer les baleines de Rurutu / photo@Christian Pétron
Dans le même esprit, Yves a participé cette année au tournage des Baleines d’Hawaï, un film de la série de Jean-Michel Cousteau sur les parcs nationaux américains. Depuis quelques temps, le caméraman animalier s’implique également pour la préservation des fonds marins de Malpelo, un bout de terre dérivant au large de la Colombie. Il prépare notamment un documentaire pour la Cinq intitulé Requin sous haute surveillance, qui expose les programmes d’investigation scientifique et de contrôle mis en place pour protéger les squales des pêcheurs pirates. "Grâce à la Fondation Malpelo dirigée par Sandra Bessudo, l´aire marine protégée de Malpelo est passée de 6 milles à 25 milles autour de îles et un bateau de surveillance patrouille 24h/24 contre la pêche illégale. Les télémétries satellite et acoustique nous permettent par ailleurs de suivre l’évolution des animaux taggés" explique le scientifique. Tous ces efforts entrepris sont aujourd'hui récompensés par une première victoire : le classement de l'archipel de Malpelo par l’UNESCO au Patrimoine de l'Humanité.
Le guide des poissons de Tahiti et ses Iles
Parallèlement aux tournages de documentaires, Yves Lefèvre continue de développer l’activité de plongée loisir en Polynésie française au sein des Raie Manta Clubs de Rangiroa, Tikehau et Rurutu. Dans cette dernière île, située aux Australes à l’écart des grands flux touristiques, la société a créé un pôle d’écotourisme original. D’une capacité d’accueil de 10 bungalows, le Rurutu Lodge propose des excursions pédestres autour de l’île ainsi que la pratique de la plongée au sein du Raie Manta Club. De juillet à novembre, le centre organise des sorties en bateau pour observer les baleines à bosse qui viennent s’accoupler et mettre bas le long des côtes… De par son implication en Polynésie, Yves Lefèvre porte un regard attentif sur le développement du tourisme et sur la préservation des fonds marins. « En plus de 20 ans, le développement économique a exercé une pression non négligeable sur les écosystèmes marins polynésiens. Des populations de requins ont notamment été décimées dans certains atolls des Tuamotu. Il est important d’en prendre conscience et d’agir. Je salue d’ailleurs l’action courageuse du gouvernement actuel qui a décidé d'interdire le commerce des ailerons de requins malgré un contexte socio-économique difficile. »

Afin de contribuer à une meilleure connaissance de la faune marine polynésienne, Yves Lefèvre a publié quelques ouvrages dont le fameux "Rangiroa, sous le signe du poisson".
Depuis 15 ans, il s'attelle avec ses confrères Philippe Bachelet et Thierry Zysman à répertorier toutes les espèces de poissons présentes entre 0 et 60 mètres de profondeur dans les 5 archipels. « Le guide des poissons de Tahiti et ses Iles » publié par la maison d’édition polynésienne « Au Vent des Iles » est attendu pour la fin de l’année 2006. Plus de 600 espèces ont été recensées par les 3 auteurs qui se sont répartis les zones de travail du nord des Marquises au sud des Australes, de l’ouest des îles de la Société jusqu’à l’extrême est des Gambier… Pour la plupart des espèce, les photographes ont mis un point d’honneur à représenter le juvénile et l’adulte, le mâle et la femelle ainsi que la robe de nuit et de jour ! Un travail colossal et très complet qui précise pour chaque espèce le nom scientifique, le nom commun en français, en anglais, celui le plus commun en Polynésie et le nom vernaculaire en langue locale de l’archipel… Le requin tigre par exemple, Galeocerdo cuvier ou tiger shark est appelé « mango » aux Gambier, « mao tore tore » aux Iles de la Société et « rue » aux Tuamotu… Outre la zone de distribution géographique, la taille maximale de l’espèce, la profondeur d’évolution, le régime alimentaire, la forme, la livrée et l’habitat, les « observations de l’auteur » ont été particulièrement soignées pour compléter les connaissances actuelles. « C’est ce qui fait la différence avec les guides et encyclopédies classiques. Nous plongeons tous les 3 dans les eaux polynésiennes depuis plus de 20 ans et souhaitons partager nos constatations par rapport à l’évolution des espèces. » Plus que quelques mois à patienter…
Pour l’heure, les projets et rêves du guide naturaliste demeurent au fin fond de la jungle amazonienne de Colombie dont Yves Lefèvre n’a pas fini d’explorer les eaux…

Photo@Christian Pétron